Là sur une table élevée de quelques marches au dessus du sol, on me montre une grande niche d'un travail riche & élégant: dans cette niche, un cercle tout rayonnant d'or & de pierreries attire mes regards. Ce qui m'étonnoit, c'étoit de voir ce cercle rempli d'une espece de morceau de papier blanc: je leur demandai ce que c'étoit? C'est notre Dieu, dirent-ils, le voilà: à genoux, Profane? adorez le Dieu de l'univers.
J'avoue que je n'y voyois pas beaucoup de vraisemblance: cependant comme j'ai toujours été avide de m'instruire, je pris la liberté de leur demander, pourquoi ils croyoient que le morceau de papier fût Dieu lui-même?
Du papier, répliquèrent-ils, Blasphémateur! Ce que vous voyez, n'est point du papier, c'est un morceau de pâte travaillé avec la plus fine farine. Non moins étonné qu'auparavant, j'insistai & fis la même demande, à l'égard de la feuille de pâte.
Alors ils me dirent, vous ne savez donc pas, ignorant, que Dieu s'est fait homme? Je leur jurai que j'en apprenois la premiére nouvelle. Je leur demandai pourquoi il s'étoit fait homme? Il faut que vous sachiez, reprirent-ils, que le premier homme mangea une pomme malgré la défense de Dieu, & que toute sa postérité fut en conséquence condamnée à des suplices éternels. Une autre fois les hommes se rendirent si coupables, que Dieu se repentit de les avoir créés; & dans un moment d'humeur, il les noya tous, à l'exception d'un très-petit nombre. La postérité de ceux-ci n'en devint pas meilleure: Dieu continuoit à être irrité; il s'agissoit de réconcilier le genre humain avec lui, & Dieu le fils se fit homme pour appaiser Dieu le père.
Cette famille Divine ne laissa pas que de m'étonner un peu; & la fille de Dieu, dis-je alors, qu'est-elle devenue? Ils répondirent gravement, Dieu n'a point de fille.—Ha ha! il n'a que des garçons. Mais dites-moi, à quoi vous connoissez le sexe de ce fils.—Ils répondirent, Dieu est incorporel, il n'a point de sexe, il n'en peut avoir.—Mais, insistai-je, comment Dieu le père a-t-il produit le fils, qui ne peut être ni garçon ni fille?—Il l'a engendré. Dieu le père a donc un sexe? Il a donc une femme?—Rien de tout cela.—Oh! mes amis, ne vous servez donc pas de termes qui désignent une opération toute corporelle; mais passons là-dessus. Quand est-ce que le père a engendré le fils?—De toute Eternité.—Mes amis, il y a encore ici quelque contradiction, il n'y a pas moyen que l'engendreur & l'engendré soient précisément aussi anciens l'un que l'autre. Accordez-moi au moins une minute.—Nous ne vous accorderions pas une seconde.—Eh bien, passons encore, je n'aime point à disputer sur ce que je n'entens pas; dites-moi à présent: votre Dieu n'a-t-il point eu d'autre enfant?—Non, mais il y a dans la famille une troisiéme personne, qui procéde du père & du fils.—Procéde! Je ne comprens pas cela: elle n'est donc pas engendrée celle-là?—Non vraiment, prenez garde à ce que vous dites, vous commettriez une hérésie.—Eh bien, je vous passe encore votre procession, quoique je n'y entende rien.—Oh! Monsieur, ce sont des Mystères.—Et qu'est-ce que des Mystères?—Ecoutez bien, Monsieur, ce sont des choses que Dieu lui-même a révélées aux hommes, tout exprès afin qu'ils n'y comprissent rien du tout.—A merveille, Messieurs!—Il a voulu humilier leur raison.—C'est-à-dire qu'il a voulu leur inspirer du mépris pour le bien le plus précieux qu'ils tiennent de lui; & vous ne faites donc plus aucun usage de votre raison.—Pardonnez-moi, il nous est ordonné de l'employer dans toutes les choses de la vie, excepté lorsqu'il s'agit de Religion, alors ce seroit un crime de la consulter.—
Toujours de mieux en mieux, mais vous avez donc trois Dieux?—Point du tout; trois personnes, à la vérité, dont la premiére est le père, la seconde le fils, le Verbe ou la parole, la troisiéme l'Esprit; mais toutes les trois ne font qu'un seul Dieu; remarquez bien cela, car c'est une chose importante.—Comment! comment! Messieurs, trois qui ne font qu'un & un seul qui fait trois!—Oui, cela est, à la vérité, contre toutes les régles de l'Arithmétique, mais vous concevez combien la Théologie doit être au-dessus de cette petite science subalterne.—Fort bien; & lorsque quelqu'un vous doit trois écus, êtes-vous contens s'il ne vous en donne qu'un?—Oh! Monsieur, vous voulez rire, mais ce n'est pas ici matiére à plaisanter; c'est encore un Mystère.—Oh! tant…—Vous n'êtes pas au bout, c'est ce qui fait notre mérite; croire ce qui est absurde, voilà, voilà ce qui peut flatter Dieu: d'ailleurs nous sommes venus à bout d'expliquer tout cela & d'en rendre raison.—Ah! pourriez-vous me faire voir ces explications?—Ah! cela vous prendroit trop de tems. Il y a dix-sept cens ans que nous composons sans cesse des volumes d'explication sur toutes ces matiéres; & le croiriez-vous? il y a encore des milliers d'incrédules que nous ne pouvons convaincre.—Eh mais! je vois un moyen de les ramener: menacez-les de leur jetter les volumes à la tête, je parie qu'ils viennent se soumettre à vos pieds.
Mais revenons à votre troisiéme personne, comment l'appellez-vous?—Le Saint Esprit.—S'est-il fait homme aussi?—Point du tout, il s'est fait Pigeon:—Fort bien, mes amis, l'un me paroît aussi croyable que l'autre.—Nous ne sommes pas bien assurés que ce fût sa forme naturelle, mais toutes les fois qu'il s'est montré aux hommes, il n'a pas manqué de revêtir celle-là.—Et vous tenez sans doute ce Dieu-là dans un pigeonnier?—Point du tout, nous ne le tenons point du tout, non plus que Dieu le père, que vous voyez peint là haut avec des cheveux blancs & une longue barbe.—Vous peignez sans doute le fils avec la même barbe & les mêmes cheveux blancs?—Oh! non, vous le voyez là sous la figure d'un bel homme, d'âge viril, comme il convient.—Mais s'ils sont aussi anciens l'un que l'autre, il me semble que le fils a autant de droit que le père, à tous les vénérables signes de vieillesse.—Monsieur, il faut de l'ordre en toutes choses: vous voudriez donc renverser les loix de la nature & confondre le père avec le fils: celui-ci disoit toujours dans sa course mortelle, que son père étoit plus grand que lui.—Et vous le croyez pourtant son égal?—Sans doute, égal, plus grand; quand on veut s'entendre, tout cela revient au même.—
On ne peut mieux raisonner: Et le fils s'est fait homme sans doute de toute Eternité?—Quelle pitié! il n'y a que dix-sept cens ans.—De qui & comment est-il né?—Mon cher Monsieur, il est né d'une Vierge.—Elle fut très surprise sans doute?—Oh! vous jugez bien, mais un Ange, un Esprit Céleste étoit venu heureusement pour la préparer: sans cela vous concevez qu'elle seroit morte de frayeur & de honte en accouchant: vous allez être bien surpris encore, cette Vierge étoit mariée.—Ah pardonnez-moi, je le suis un peu moins que vous ne pensez: ce Mystére à mon avis se comprend un peu mieux que les autres.—Ne plaisantez point, son mari ne couchoit point avec elle; c'est encore une révélation.—Mais enfin comment cette Vierge conçut-elle?—Par l'opération du St. Esprit:—Eh bien, par exemple, voilà qui est clair, & l'expression est de plus fort honnête; c'est-à-dire que le pigeon qui procéde du fils, a ensuite produit le fils Dieu homme?—Vous y êtes précisément. Il faut que vous ayez un talent naturel pour débrouiller les généalogies.—Le fils d'une Vierge & d'un pigeon étoit véritablement un Dieu?—N'en doutez pas, la chose est si claire, comme vous voyez.—Et cet homme Dieu, de quelle espèce de femme nâquit-il?—D'une Charpentiére.—Ah! j'en suis bien aise pour les Charpentiers; & où nâquit-il?—Dans une étable, entre un bœuf & un âne, au mois de Décembre, par un très-grand froid; mais Dieu n'abandonna pas son fils; l'âne & le bœuf souffloient sur lui & le réchauffoient.—Et n'y avoit-il qu'un âne?—Non, Monsieur.—Ah! je conçois bien, qu'ils n'étoient pas tous là; & quelle vie mena-t-il ensuite?—Il passa trente ans dans la boutique de son père à qui il étoit d'un grand secours dans tous ses ouvrages.—Vraiment je crois que c'étoit de la besogne bien faite: ah! Messieurs, les belles idées que vous avez de la Divinité!—Au bout de ces trente ans, il se mit à prêcher le peuple dans les Campagnes, cela dura quelque tems; ensuite les Magistrats se mirent de mauvaise humeur, parce qu'il disoit dans ses sermons beaucoup de mal des gens riches & en place, & qu'il prétendoit qu'ils iroient à tous les Diables: il prévit qu'il alloit être mis en prison, & il sua de peur sang & eau.—Votre Dieu sua de peur! Eh bien, voilà encore un beau trait dans son histoire.—On l'arrêta, & par Sentence des Magistrats, après qu'on lui eut craché au visage, il fut mis en croix entre deux voleurs.—Franchement, voilà un Dieu en fâcheuse posture, ou en bien mauvaise compagnie! Et il mourut?—Et il mourut.—Et il fut enterré?—Et il fut enterré.—Eh bien, Messieurs, voilà donc qui est fini, votre Dieu est pendu, mort & enterré, voilà son histoire terminée: je la trouve, d'honneur, on ne peut pas plus amusante.—Monsieur, Monsieur, vous allez bien vite; il mourut, il est vrai, pour engager Dieu le père à pardonner aux hommes.—En considération de ce qu'ils avoient tué son fils: rien de mieux imaginé en effet.—Mais aprenez que pour témoignage de sa Divinité, il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort.—En public?—Non, secrettement.—Et quelles preuves en avez-vous?—Le récit de ses Disciples.—Et que disoit tout le peuple?—Il nioit le fait.—Fort bien, Messieurs, vous êtes aussi heureux en preuves qu'en raisonnemens; & avoit-il fait d'autres miracles pendant sa vie.—Oh! tant! il guérissoit tous les possédés, il séchoit les figuiers, il envoyoit les Diables dans des troupeaux de cochons, il remplissoit de poisson les filets de ses disciples, il remettoit très-proprement les oreilles coupées, il changeoit l'eau en vin, lorsqu'il étoit prié d'assister à des nôces: car il faut vous dire qu'il ne se faisoit pas une peine de se trouver à des festins lorsqu'on l'en prioit.—Vraiment pour un Dieu Charpentier, il étoit tout-à-fait aimable, & de plus je vois qu'il se rendoit utile dans les maisons: c'est fort bien à lui: Et voyoit-il des femmes?—Quelquefois, il étoit surtout fort indulgent pour les femmes adultères, & sa meilleure amie étoit une Courtisanne publique: il avoit gagné son ame, au point qu'elle ne voyoit plus que lui.—Et mais! je suis assez content de ce miracle-là, il marque du talent & un mérite caché.—Ah! vous dites bien, Monsieur, il aimoit tant à se cacher, que jamais dans sa vie il n'a dit qu'il étoit Dieu.—Et pourtant vous le croyez Dieu?—Sans toute: ses Sectateurs ont disputé longtems sur cet important article: il en a été de même du St. Esprit, & parce qu'il n'étoit point parlé de ces trois personnes Divines dans les anciennes écritures. Le St. Esprit n'a été reconnu qu'après douze cens ans: & quant à la Divinité de Jésus, il n'a fallu que trois cens ans de disputes, de troubles, de massacres, pour décider la chose à son avantage.—Ah! je suis charmé de cette fortune-là: elle s'est un peu fait attendre, mais que Diable il me semble qu'il doit le dire lui-même; sans cela c'est sa faute aussi: lorsqu'un Charpentier est Dieu, comment veut-il qu'on le devine? Il me semble que ce seroit encore assez faire, que de l'en croire sur sa parole; en vérité tous les Charpentiers du monde n'en peuvent exiger davantage.
Mais puisque vous aimez tant ce Dieu homme, sans doute il est né dans votre pays?—Point du tout, il nâquit, il vécut dans une autre partie du monde.—Il me semble que vous cherchez vos Dieux bien loin: apparemment il avoit composé un corps de Doctrine & de Religion, que vous avez cru devoir adopter?—Il n'a point fait de corps de Doctrine, il n'a point enseigné de nouvelle Religion, il n'a rien composé, rien écrit; ne vous avons-nous pas dit qu'il aimoit à cacher ses œuvres? Mais à son défaut, quelques-uns de ses disciples ont écrit son histoire, ses discours, ses pensées.—Et c'est ce qui forme le code de votre Religion? elle y est annoncée, définie, prescrite exactement?—Rien de tout cela, on n'y trouve que quelques faits de sa vie: accompagnés de quelques préceptes de morale, qu'il répandoit çà et là dans ses discours: il y dit lui-même hautement & expressément, qu'il est venu accomplir la loi ancienne, & non la changer.—Il y avoit donc avant lui une Religion particuliére dans le pays où il prit naissance?—Oui vraiment.—C'est donc cette Religion que vous suivez?—Nullement; la notre lui est opposée presque dans tous les points.—Mais d'où vous est donc venue cette Religion nouvelle que vous avouez vous-mêmes n'avoir pas été annoncée ni enseignée par votre Dieu? C'est donc vous qui l'avez faite.—Nous avons expliqué, commenté, interprété sans cesse pendant dix-sept cens ans, tous les discours de notre Dieu, & nous en avons tiré une belle suite de Dogmes & de Mystères tout nouveaux.—Et vous êtes tous d'accord dans ces explications?—Ah! il s'en faut bien, nous n'avons pas cessé de disputer, de combattre, de nous égorger pour ces diverses interprétations.—Je suis fâché de vous le dire, mais voilà une Religion qui ne paroît pas attirante; vous ne vous entendez pas les uns les autres, & vous vous égorgez pour cela! Je suis fort mal édifié, je vous l'avoue; il s'ensuivroit de vos principes que Dieu seroit venu exprès parmi les hommes, pour les engager à se massacrer mutuellement. Votre Dieu ne me plaît point du tout, mais je vois ce qui vous a fait adopter une Religion si extraordinaire, c'est que les habitans où votre Dieu prêcha, l'avoient tous embrassée?—C'est encore ce qui vous trompe; notre Dieu n'y gagna qu'un très-petit nombre de Disciples, tous de la lie du peuple: & ne vous avons-nous pas dit qu'il fut mis à mort par ordre des Magistrats?—Quoi! Messieurs, ses discours n'ont pas été crus par la Nation qu'il instruisoit?—Non, Monsieur.—Ses miracles n'ont pas persuadé ceux qui en étoient témoins?—Non, Monsieur,—Et vous croyez à toutes ces choses, vous qui êtes à mille lieues & à dix-sept cens ans de distance?—Oh! Monsieur, il y a explication à tout. Il faut que vous sachiez que Dieu avoit envoyé exprès son fils chez ce peuple, & qu'il avoit exprès endurci le cœur de ce peuple, pour qu'il ne crût pas à son fils.—Bien expliqué! en honneur, voilà qui me paroît satisfaisant à l'excès. Faites-moi le plaisir de me dire quel étoit le nom de ce peuple?—On l'appelloit le peuple Juif.—Je ne le connois point.—Oh! Je le crois; il occupoit un si petit & si pauvre pays, que sa réputation n'a pu faire beaucoup de chemin; mais il n'en étoit pas moins autrefois le premier peuple de la Terre. Dieu l'avoit choisi parmi tous les autres, pour en faire sa Nation favorite: il le gouvernoit par lui-même, il parloit souvent à ses chefs, mais il ne leur montroit que son derriére. Nous ne finirions pas, si nous voulions vous raconter tous les prodiges qu'il ne cessoit d'opérer en leur faveur.
Une fois entre autres qu'ils étoient au nombre de six cens mille combattans, il leur donna les moyens de se sauver des mains des ennemis qui les poursuivoient pour les avoir volés par ordre de Dieu.—Ah! Monsieur, le beau miracle! Six cens mille combattans qui s'enfuient! L'admirable idée que vous me donnez de cette brave Nation, & de son Dieu!—Il la chérissoit à tel point, qu'à la moindre faute qu'elle commettoit, il la livroit en proye aux peuples voisins, qui la réduisoient en esclavage, ou la massacroient sans pitié; quelquefois aussi par pure tendresse pour les Juifs, il leur ordonnoit de s'égorger mutuellement, & il y en eut une fois vingt-trois mille mis à mort par leurs propres concitoyens: & cela par les ordres de Dieu même. Il commanda à un de leurs Rois de massacrer jusqu'au dernier homme d'une Nation vaincue. Celui-ci eut l'audace de ne pas égorger des hommes hors d'état de se défendre, il en fut puni: un fils de ce Roi mangea un peu de miel un jour de bataille, il fut condamné à la mort. Le père & le fils furent proscrits par leur Dieu justement irrité, qui choisit exprès de sa main un nouveau Roi. Celui-ci à la vérité coucha avec la femme d'un de ses Généraux, & fit massacrer le mari.