Le militaire, stupéfait et plein d'admiration, en entendant ces paroles, ne savait quelle contenance faire, quand la sainte Vierge dit au Diable:—Méchant esprit, oserais-tu bien faire du mal à une femme que je protége? Rentre dans l'abîme infernal, et souviens-toi de la défense que je te fais de jamais chercher à nuire à ceux qui mettent en moi leur confiance…
Le Diable se retira en poussant des cris plaintifs. Le militaire descendit de cheval, et se jeta aux genoux de la sainte Vierge, qui, après lui avoir fait quelques reproches, le reconduisit à l'église, où sa femme dormait encore. Les deux époux rentrèrent chez eux, et se dépouillèrent des richesses qu'ils tenaient du Diable. Mais ils n'en furent pas long-temps plus pauvres, parce que la sainte Vierge leur en donna d'autres abondamment[277].
[277] Omnes dæmonis divitias cùm abjecissent, etc., multas postmodum divitias, ipsâ largiente virgine, receperunt. Legenda aurea Jacobi de Voragine, lég. 114.
IVo LE VOYAGE A ROME.
—Saint Antide, évêque de Besançon[278], allant un jour prêcher à la campagne, accompagné de son clergé, aperçut, en sortant de sa ville épiscopale, le prince des démons qui tenait son assemblée en plein air, et se faisait rendre compte de la conduite de ses diables. Le saint évêque remarqua particulièrement un grand démon noir et maigre, qui dit à Satan qu'il revenait de Rome, où il avait entraîné le pape dans un péché d'impudicité.
[278] Cette admirable histoire est si authentique, qu'on ne sait pas même si saint Antide a existé. On le fait vivre vers l'an 400. Les Bollandistes, qui racontent avec confiance l'aventure qu'on va lire, le font évêque de Besançon, selon l'avis de plusieurs légendaires. Mais le Martyrologe d'Usuard, Mathieu Tympius, et d'autres légendes, le font évêque de Tours.
Pour preuve de ce qu'il avançait, il présenta à l'assemblée la sandale, autrement dite la mule du pape, qu'il apportait avec lui. Ceci se passait le mardi saint; et le Diable se vantait d'avoir fait tomber le saint père le dimanche des Rameaux, c'est-à-dire, trois jours auparavant.
Saint Antide, frémissant de ce qu'il venait d'entendre, résolut d'aller de suite à Rome, et d'engager le pape à réparer sa faute par la pénitence. Il dit à son clergé, qui ne voyait rien de toute cette assemblée, de rentrer dans la ville, parce qu'une affaire pressante l'obligeait de faire un voyage éloigné, et qu'il ne serait de retour que la veille de Pâques. En même temps, s'adressant au démon noir et maigre, il lui commanda de lui servir de monture, et de le transporter à Rome aussi vite qu'il se vantait d'en être venu.
Le démon s'agenouille docilement devant le saint, le prend sur son dos, s'élève dans les airs, et le porte rapidement à Rome, où ils arrivent le jeudi saint, dans la matinée. Le pape, quoique coupable d'impureté, était près de monter à l'autel pour célébrer la sainte messe. Après qu'Antide eut fait sa prière, il demanda avec instance à parler au souverain pontife pour des choses de la plus haute importance. On l'introduit; il raconte au saint père ce qu'il a vu, lui montre la sandale qu'il a tirée des griffes du démon, et l'exhorte à se purger de son crime. Le pape écoute le saint avec le plus profond respect, lui fait sa confession, et le confesse à son tour. Les deux pieux personnages se donnent mutuellement l'absolution de leurs fautes, et se séparent réconciliés. Antide remonte alors sur son démon, qu'il avait laissé attaché à la porte, et rentre à Besançon le samedi saint, sans avoir éprouvé le moindre péril[279].
[279] Bollandi, 25 junii mensis, pag. 43. Usuar. Martyrolog., junii 22. Mathæi Tympii præmia virtut., pag. 53, etc.