La dame, ayant reconnu l'anneau, monta un cheval que le Diable lui avait amené; et ils se mirent en route. Lorsqu'ils furent dans la campagne, à une heure où ils se trouvaient dans une solitude absolue, le Diable poussa la dame, avec qui il voyageait, pour la faire tomber de cheval. On ne dit pas ce qu'il voulait lui faire; mais la femme effrayée appela à son secours saint Côme et saint Damien, qui accoururent bien vite, chassèrent le démon et reconduisirent la dame à son logis[276].
[276] Legenda aurea Jac. de Voragine, lég. 138.
IIIo LE DANGER DES ENGAGEMENS.
Un ancien militaire, qui jouissait d'une grande fortune, et qui la dépensait en libéralités, devint bientôt si pauvre qu'il manquait presque du nécessaire. Comme il n'avait pas le courage de recourir à ses amis, et que ses amis ne paraissaient pas disposés à se souvenir de ses bienfaits, il tomba dans une grande tristesse, qui redoubla encore à l'approche de son jour natal, où il avait coutume de faire quelques dépenses magnifiques.
En s'occupant de ses chagrins, il s'égara dans une vaste solitude, où il put sans honte pleurer la perte de ses biens. Tout à coup il vit paraître devant lui un homme d'une taille haute, d'une figure imposante, monté sur un cheval superbe. Ce cavalier, qu'il ne connaissait point, lui adressa la parole avec le plus vif intérêt, et lui demanda la cause de sa douleur. Après qu'il l'eut apprise, il ajouta:—Si vous voulez me rendre un petit hommage, je vous donnerai plus de richesses que vous n'en avez perdu…
Cette proposition n'avait rien d'extraordinaire, dans un temps où la féodalité était en usage. Le militaire, pauvre et malheureux, promit à l'étranger de faire tout ce qu'il exigerait, s'il pouvait lui rendre sa fortune.—Eh bien! reprit le Diable (car c'était lui), retournez à votre maison; vous trouverez, dans tel endroit, de grandes sommes d'or et d'argent, et une énorme quantité de pierres précieuses. Quant à l'hommage que j'attends de vous, c'est que vous ameniez votre femme ici, dans trois mois, afin que je puisse la voir…
Le militaire s'engagea à cet hommage, sans chercher à connaître celui qui l'exigeait. Il regagna sa maison, trouva les trésors indiqués, acheta des palais, des esclaves, et reprit sa généreuse habitude de se distinguer par des largesses; ce qui lui ramena nécessairement les bons amis que le malheur avait éloignés.
A la fin du troisième mois, il songea à tenir sa promesse. Il appela sa femme, et lui dit:—Vous allez monter à cheval, et venir avec moi, car nous avons un petit voyage à faire. C'était une dame vertueuse, honnête, et qui avait une grande dévotion à la sainte Vierge. Comme elle n'entreprenait rien sans se recommander à sa protectrice, elle fit une petite prière, et suivit son mari, sans lui demander où il la conduisait. Après avoir marché près de trois heures, les deux époux rencontrèrent une église. La dame, voulant y entrer, descendit de cheval, et son mari l'attendit à la porte en gardant les manteaux.
A peine cette dame fut-elle entrée dans l'église, qu'elle s'endormit en commençant sa prière. On peut regarder cela comme un miracle, puisqu'en même temps la sainte Vierge descendit auprès d'elle, se revêtit de ses habits et de sa figure, rejoignit le militaire, qui la prit pour sa femme, monta sur le second cheval, et partit, avec le mari, au rendez-vous du Diable.
Lorsqu'ils arrivèrent au lieu désigné, le prince des démons y parut avec fracas, et d'un ton assez suffisant, si la chronique ne charge point. Mais, dès qu'il aperçut la dame que le militaire lui amenait, il commença à trembler de tous ses membres, et ne trouva plus de forces pour s'avancer au-devant d'elle.—Homme perfide, s'écria-t-il, pourquoi me tromper si méchamment? Est-ce ainsi que tu devais reconnaître mes bienfaits? Je t'avais prié de m'amener ta femme, à qui je voulais reprocher certains torts qu'elle me fait; et tu viens ici avec la mère de Dieu, qui va me renvoyer aux enfers!…