L'amoureux enchanté se rendit, au commencement de la nuit, dans l'appartement de Théodora, coucha avec elle, et se retira un peu avant l'aurore.
Mais quand le jour parut, l'épouse adultère, rentrant en elle-même, se mit à pleurer amèrement, dans cette pensée qu'elle venait peut-être de perdre son âme et sa vertu. Son mari ne put ni la consoler, ni savoir la cause de son chagrin… Pour éclaircir ses doutes, elle alla dans un monastère de filles, et demanda à l'abbesse si les crimes commis de nuit échappaient aux regards du créateur.—Dieu sait tout et voit tout, répondit l'abbesse; à toutes les heures de la nuit et du jour, dans tous les pays du monde, ses yeux sont ouverts sur toute la création.—Ah! malheureuse que je suis, s'écria la dame pécheresse… Donnez-moi le livre des évangiles, afin que je consulte le sort[272].
[272] Ut sortiar memetipsam… Cette manière de consulter le sort était autrefois en grand usage. On ouvrait le livre des évangiles, et on regardait le premier mot qui se présentait, à l'ouverture du livre, comme un arrêt du ciel. St. Augustin a écrit contre cette superstition, dans ses épîtres ad Januarium.
En ouvrant le livre, elle trouva ces mots de Pilate: Quod scripsi scripsi[273]… Elle comprit par là que ce qui était fait était fait, et qu'il fallait le réparer par la pénitence. C'est pourquoi elle rentra dans sa maison, s'habilla en homme, pendant l'absence de son mari, et se rendit dans un couvent de moines, où elle passa le reste de sa vie, connue seulement sous le nom de frère Théodore. Le Diable la tenta encore de plusieurs manières[274]; mais il ne l'empêcha pas de mourir en odeur de sainteté[275].
[273] Ce que j'ai écrit est écrit. S. Jean, chap. XIX vers. 22.
[274] Les démons lui apparurent particulièrement sous la figure de son mari, sous des formes de bêtes féroces, sous des costumes militaires, etc.; mais ces métamorphoses sont trop insipides, pour qu'on puisse se permettre d'en ennuyer le lecteur.
[275] Legenda, opus aureum Jac. de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ, lég. 87.
IIo L'ANNEAU.
Un mari, partant pour un long voyage, dit à sa femme:—Je ne sais pas combien de temps je vais vivre éloigné de vous. Mais s'il faut que vous veniez me rejoindre, je vous enverrai chercher par un homme de confiance qui vous présentera mon anneau. Au reste, je vous ai recommandé à saint Côme et à saint Damien… Après ces mots il embrassa l'épouse en pleurs, et s'éloigna au plus vite.
Par un de ces hasards qui sont assez communs, le Diable se trouva présent à cet adieu; et comme on ne l'avait ni vu, ni soupçonné, il résolut de faire son profit de ce qu'il venait d'entendre. Au bout de quelques jours, il se présenta, sous une figure humaine, à la dame en question, et lui montrant un anneau parfaitement semblable à celui du mari:—Madame, lui dit-il, je suis un ami de votre époux, qui m'a chargé de venir ici en toute diligence, pour vous prévenir qu'il a un besoin pressant de vous voir, et qu'il vous prie de me suivre avec confiance…