A quelques pas de là, ils furent arrêtés par un grand feu, qui s'élevait jusqu'au ciel du pays; et ils virent arriver un Diable qui portait un cercueil sur ses épaules. Réparé, qui aimait probablement à s'instruire dans ses voyages, demanda pour qui on allumait le grand feu. Mais le démon qui portait le cercueil, déposa sa charge, et la jeta dans les flammes, sans dire un mot. La bière se consuma, et on aperçut le corps d'un moine. Alors le Diable dit à Réparé:—«Vous voyez cet homme là? Eh bien! il avait fait vœu de chasteté; et il a violé une jeune fille, qui était venue lui demander le baptême. Aussi nous l'allons bien corriger.»

Les deux voyageurs passèrent; et, après avoir parcouru divers autres lieux, où ils remarquèrent plusieurs scènes infernales, plus terribles les unes que les autres, ils arrivèrent devant un pont, qu'il fallut traverser. Ce pont était bâti sur un fleuve noir et bourbeux, dans lequel on voyait barbotter plusieurs défunts d'un aspect effroyable. On l'appelait le pont des épreuves, parce que celui qui le passait sans broncher était juste et entrait dans le ciel; au lieu que le pécheur tombait dans le fleuve, avec les gens de son espèce.

Quoique ce pont n'eût pas six pouces de largeur, on dit que Réparé le traversa heureusement. Mais le pied d'Étienne glissa au milieu du chemin, et ce pied fut aussitôt empoigné par des hommes noirs qui l'attirèrent à eux. Le pauvre soldat se croyait perdu, quand des anges arrivèrent à tire-d'ailes, qui saisirent Étienne par les bras, et le disputèrent aux hommes noirs. Après de longs débats, les anges furent les plus forts, et emportèrent le soldat, à demi disloqué, de l'autre côté du pont. «Vous avez bronché, lui dirent-ils ensuite, parce que vous êtes trop lubrique; et nous sommes venus à votre secours, parce que vous faites l'aumône.»

Les deux voyageurs virent alors le paradis, dont les maisons étaient d'or, et les campagnes couvertes de fleurs odorantes; et les anges les renvoyèrent sur la terre, en leur recommandant de conter aux hommes ce qu'ils avaient vu[271].

[271] Historia tripart. post Gregorii, dialog. 4.—G. Bloock, post Dyonisii Carth. colloquium de particulari judicio, art. 20.

CHAPITRE XXVIII.
QUATRE PETITS ROMANS.

Io THÉODORA.

Du temps de l'empereur Zénon, il y avait à Alexandrie une jeune dame nommée Théodora, aussi remarquable par sa beauté que distinguée par la noblesse de sa famille. Elle avait épousé un homme riche et craignant Dieu, avec qui elle passait des jours vertueux et paisibles.

Le Diable, jaloux de sa sainteté, alluma dans le cœur d'un personnage opulent de la même ville tous les feux de la concupiscence, et l'amour le plus violent pour Théodora. Le riche amoureux lui envoya bientôt des messagères secrètes, chargées de lui offrir des présens magnifiques, si elle voulait partager son amour; mais elle rejeta ces propositions. Elles devenaient cependant si fréquentes, que cette pauvre femme ne pouvait plus y tenir.

Enfin, l'amant de Théodora s'avisa de confier le soin de ses affaires à une vieille sorcière, qui passait pour une personne très-entendue en fait de commissions amoureuses. La sorcière alla trouver Théodora; et, après qu'elle se fut insinuée dans sa confiance, elle la supplia d'avoir pitié d'un homme qui ne soupirait que pour elle.—Je n'oserais jamais commettre un aussi grand péché, répondit Théodora, puisque je suis sous les yeux de Dieu qui voit tout.—Vous êtes dans l'erreur, repliqua la magicienne, tout ce qui se fait en plein jour, Dieu le sait et le voit; mais tout ce qui se passe la nuit, Dieu l'ignore.—Dites-vous bien la vérité?—Certainement; et vous pouvez là-dessus vous en rapporter à moi.—Eh bien! répondit la jeune dame rassurée, allez dire à celui qui vous envoie, qu'il peut venir me trouver ce soir, et qu'il obtiendra ce qu'il désire.