On conduisit aussitôt la possédée auprès du corps saint; et les évêques qui se trouvaient là dirent au démon:—Réponds, maudit; comment t'es-tu logé dans le corps de cette femme? et qui t'a donné le pouvoir de tourmenter les chrétiens?…
Le démon répondit:—Les miens et moi, nous sommes chargés de tenter les chrétiens, de perdre leurs âmes, et de les obséder jusqu'à ce qu'ils se soumettent à nos lois. Quand ils se rendent à nos avis, nous les possédons, et nous nous campons dans leur corps, comme dans un gîte préparé pour nous; mais vous concevez que cela se fait à petit bruit, de peur d'effrayer les personnes timorées.
—C'est très-bien, répartit un prêtre; mais après cela, pourquoi faites-vous connaître votre présence? Réponds, scélérat… Le démon répondit:—D'abord, quand nous sommes maîtres du poste, nous y amenons l'indolence, la paresse et la gourmandise; et si la personne qui nous loge passe son temps à dormir et à manger, les choses vont bien, et nous sommes bien payés de nos prévôts. Mais, dans la suite, si l'on nous mène à l'église parmi les bons catholiques, nous sommes forcés de nous en éloigner, et nous tourmentons le corps qui nous loge pour l'obliger à sortir.
—Fort bien, ajouta un évêque; je t'adjure maintenant de nous dire si le pape Léon est parmi les saints?—Ah! vieux sorcier, s'écria le Diable; tu parles-là de notre plus terrible ennemi. Il a conduit plus de gens au ciel que nous n'en traînons aux enfers. Il nous chasse de tous côtés, nous poursuit partout, et je vois déjà qu'il va me faire détaler d'ici. C'est un grand malheur pour nous qu'il soit si puissant dans le ciel…
Comme le Diable disait ces mots, une méchante femme qui se trouvait là eut l'impiété de dire:—Quand le pape Léon chassera les démons, je serai reine… Mais elle avait à peine achevé son horrible phrase, que le Diable sortit de la possédée de Toscane, et se jeta, à corps perdu, dans la blasphématrice, qu'il commença de tourmenter vertement. Il est probable que saint Léon eut assez d'indulgence pour la délivrer. Toutefois l'histoire ne le dit pas [270].
[270] Bollandi Acta Sanctorum; aprilis 19, cap. 2, Leon IX.
IVo ENCORE UN TOUR AUX ENFERS.
Quoique l'auteur du petit livre mystique, intitulé Dieu seul, ait dit, page 136, que Dieu est le meilleur des pères, et qu'ainsi ce n'est pas notre affaire de nous mettre en peine de l'enfer ou du paradis; comme l'auteur du très-admirable livre, intitulé Pensez-y mieux, a soutenu, page 4, que c'est l'affaire et la grande affaire des parfaits et des commençans en dévotion, nous allons donner encore une description de l'enfer, pour retenir efficacement, par cette peinture terrible, les tièdes qui s'approchent trop inconsidérément du précipice.
Un homme qui s'appelait Réparé, et un soldat qui se nommait Étienne, firent, avant de mourir, et par une grâce toute spéciale, le voyage de l'autre monde. Ils virent, dans une grande caverne, quelques démons qui élevaient un bûcher, pour y brûler l'âme d'un prêtre nommé Tiburce, qui avait commis de grandes impudicités.
Ils aperçurent, un peu plus loin, une maison enflammée, où l'on jetait un grand nombre d'âmes coupables, et ces âmes brûlaient comme du bois sec. Il y avait auprès de cette maison une grande place, fermée de hautes murailles, où l'on était continuellement exposé au froid, au vent, à la pluie, à la neige, où les patiens souffraient une faim et une soif perpétuelles sans pouvoir rien avaler. On dit à l'homme qui se nommait Réparé, et au soldat qui s'appelait Étienne, que ce triste gîte était le purgatoire.