A peine eut-il prononcé ces paroles, que le palais, la salle, le trône, le roi, la princesse, les officiers, tout disparut, et les deux compagnons se trouvèrent perdus dans une caverne obscure… Ils en sortirent après bien des peines, et l'hérétique rentra dans le sein de l'église orthodoxe[268].

[268] Libri apum, annus 1231.—Mathæi Tympii premia virtut., pag. 123.—Pic de la Mirandole raconte une histoire à peu près semblable à celle-là; mais au lieu d'être un moine, son héros est un prêtre séculier.

Il faut convenir que les Diables avaient mis une grande adresse dans cette représentation (car on sent que cette mascarade était leur ouvrage), et que de bien fins s'y seraient laissé tromper! Mais les frères prêcheurs étaient d'habiles gens.—Quant à la précaution de celui-là, dont on vient de lire l'aventure, elle nous apprend encore que la méfiance est mère de la sûreté, comme dit La Fontaine.

IIo MORT DE GUILLAUME LE ROUX.

Guillaume-le-Roux, fils de Guillaume-le-Conquérant, et roi d'Angleterre dans le onzième siècle, était un prince abominable. Figurez-vous un tyran sans foi ni loi, athée, blasphémateur, et tout-à-fait démoralisé. Il fit autant de mal à l'église d'Angleterre que son père lui avait fait de bien. D'abord il chassa l'évêque de Cantorbéri, et ne voulut point que ce siége fût rempli de son vivant, afin de profiter des grands revenus qui y étaient attachés. Ensuite, il laissa les prêtres dans la misère, et condamna les moines à la dernière pauvreté. Enfin, il entreprit des guerres injustes et se fit généralement détester. Or de pareils excès mènent toujours à une mauvaise fin.

Un jour que Guillaume-le-Roux était à la chasse (en l'année 1100, dans la 44e de son âge et la 13e de son règne), il fut tué d'une flèche lancée par une main invisible; et, pendant qu'il rendait le dernier soupir, le comte de Cornouailles, qui s'était un peu écarté de la chasse, vit un grand bouc noir et velu, qui emportait un homme nu, défiguré et percé d'un trait de part en part… Le comte ne s'épouvanta point de ce hideux spectacle. Il cria au bouc de s'arrêter, et lui demanda qui il était, qui il portait, où il allait? Le bouc répondit:—«Je suis le Diable, j'emporte Guillaume-le-Roux, et je vais le présenter au tribunal de Dieu, où il sera condamné, pour sa tyrannie, à venir avec nous[269]…»

[269] Mathæi Tympii præmia virtutum.—Mathieu Pâris, Historia major, tom. II. Cette aventure, et la mort du comte de Foulques, qui se trouvera plus loin, auraient dû faire partie du chapitre de ceux qui ont eu le cou tordu par le Diable, etc.; mais puisqu'elles sont ici, on voudra bien les y laisser.

Voilà ce que rapportent plusieurs historiens pieux. Il est vrai que, selon d'autres, le prince Henri, frère de Guillaume-le-Roux et son successeur, aurait convoité le trône; et que conséquemment il aurait fait tuer son frère par un cavalier de sa maison; qu'il aurait publié ensuite l'aventure du bouc, pour pallier l'assassinat; et qu'on l'aurait reçue dans le temps, à cause de la crédulité qui était grande, et de la haine qu'on portait généralement au défunt.—On en croira ce qu'on voudra. Comme Guillaume-le-Roux ne valait pas grand'chose, nous ne nous en occuperons pas davantage.

IIIo L'INTERROGATOIRE.

Tandis qu'on faisait des miracles autour du corps du pape Léon IX, canonisé depuis peu de jours, une femme de la Toscane, coupable de certains péchés qu'on ne nomme pas, osa entrer dans l'église avec la foule. Aussitôt le Diable, qui s'était posté dans son corps, se mit à crier, par la bouche de cette femme:—O saint Léon! pourquoi voulez-vous me resserrer si étroitement? Je ne vous ai jamais fait de tort…