Cette seconde réponse fut trouvée bonne, comme la première. Néanmoins, on voulut encore proposer une troisième énigme, et on demanda, toujours par le conseil de la belle dame, quelle distance il y a entre la terre et le ciel?—L'évêque que je venais voir le sait mieux que moi, répliqua l'étranger; il a pu mesurer cet espace, puisqu'il vient de tomber du ciel dans l'abîme. Qu'il sache donc que ce n'est ni une femme, ni une princesse, qu'il a reçue dans son palais, mais un démon déguisé.
L'évêque épouvanté jeta les yeux sur sa pénitente, qui disparut à l'instant; il reconnut avec horreur la faute qu'il avait commise, et voulut voir l'étranger qui avait frappé si long-temps à sa porte; mais on ne le trouva plus. Alors il fit jeûner son peuple, et ordonna des prières publiques[266], dans l'espoir que le ciel daignerait lui faire connaître l'inconnu qui l'avait sauvé du précipice. En effet, il apprit la nuit suivante, par une révélation d'en-haut, que l'étranger mystérieux était saint André, en qui il avait tant de dévotion[267]. On pense bien qu'il ne fut point ingrat, et qu'il brûla bien des cierges en l'honneur de son protecteur.
[266] Populum convocavit… præcepit que ut omnes jejuniis et orationibus insisterent, etc.
[267] Légende Dorée de Jacobus de Voragine. Vie de S. André, Lég. 2.
C'est ainsi que la vertu triompha encore des vains efforts du vice, et que le démon n'eut qu'un pied de nez pour ses belles dépenses d'esprit et de finesse.
CHAPITRE XXVII.
QUATRE HISTOIRES ÉDIFIANTES.
Io LES PRESTIGES.
Un hérétique allemand, voulant attirer dans son parti un bon frère prêcheur, lui promit de le mener au ciel quand il en aurait la fantaisie, et de lui faire voir la sainte Vierge et les saints autour de Jésus-Christ. Cette proposition était trop séduisante pour que le frère prêcheur eût seulement la pensée de la refuser: les deux compagnons prennent jour, et se préparent au voyage. Mais comme le frère prêcheur savait qu'il avait à faire à un hérétique, et qu'on pouvait le tromper par quelques prestiges, il eut soin de porter sur lui une hostie dans une petite boîte.
Le jour désigné étant venu, le frère alla trouver son conducteur, qui le fit grimper au sommet d'une montagne très-élevée, et l'introduisit dans un palais éblouissant, lumineux, magnifique et tout couvert de pierreries. Les deux compagnons entrèrent dans une grande salle, et y trouvèrent, assis sur un trône, un prince tout radieux, couronné d'étoiles et beau comme le jour. Il y avait, à côté de lui, une belle princesse, et autour du trône un foule d'officiers majestueux et pleins de grâces.
L'hérétique s'inclina profondément, se mit à genoux et adora. Mais le frère commença par bien examiner les visages qui étaient devant lui, car il se piquait de connaître les gens à la physionomie. Son conducteur, impatienté de le voir si long-temps debout, se retourna vers lui:—Mettez-vous donc à genoux, lui dit-il à demi-voix, et adorez comme il faut Jésus-Christ, sa mère, et tous ces saints-là, qui sont nos supérieurs.—Un instant, répondit le frère… Alors il fouilla dans sa poche, tira sa boîte, prit son hostie, et dit à la belle princesse, qui était auprès du beau prince:—Si vous êtes la mère de Dieu, voici votre fils que je tiens dans mes doigts; adorez-le, et puis je vous adorerai?…