Le prélat fut obligé de se rendre, et la belle dame fut introduite dans l'oratoire épiscopal.—«Seigneur, dit-elle, en s'avançant avec une modestie séduisante, daignez me recevoir en commisération. Je suis fille d'un roi; et, malgré la délicatesse de mon tempérament, je suis venue à pied jusqu'ici, sous un habit de pélerine. Mon père est un souverain puissant qui m'a promise en mariage à un grand prince. Mais, comme je ne puis plus consentir à des unions charnelles[265] depuis que j'ai consacré ma virginité à Jésus-Christ, j'ai répondu à mon père que le lit conjugal ne m'inspirait que de l'horreur. On ne fit point attention à mes refus; il fallait bientôt me rendre à la cruelle volonté de mon père, et prendre un époux, ou me préparer à subir divers supplices inouïs. C'est pourquoi je pris secrètement la fuite, aimant mieux plaire à Jésus-Christ que de m'engager sous le joug du mariage. J'entendis bientôt parler de votre sainteté, et je me réfugie sous votre protection, dans l'espoir d'y trouver le repos, d'y vivre dans la dévotion, et d'attendre en paix les douceurs du ciel, loin des orages de ce monde.»

[265] Nunquàm possem in carnalem copulam consentire.

Le prélat, ravi de trouver, dans la dame inconnue, tant de noblesse et de beauté, avec une piété si fervente et une éloquence si persuasive, lui répondit d'une voix bénigne:—Vivez ici, ma fille, dans la sécurité et l'espérance. Celui pour l'amour de qui vous avez méprisé si courageusement votre famille, vos biens et les vanités mondaines, vous donnera ses grâces en ce monde et vous fera partager sa gloire dans l'autre. Pour moi, qui ne suis que son serviteur, je vous offre tout ce que je puis, et tout ce que je possède. Choisissez ici le logement qui vous plaira, et venez dîner avec moi.

La dame répliqua:—Seigneur, si l'on sait cet arrangement, on pourra en médire; et je ne voudrais point gâter votre sainte réputation.—Nous ne serons point seuls à table, répondit l'évêque, car j'ai aujourd'hui plusieurs convives; et je ne pense pas que nous ayons à craindre les soupçons.

ACTE SECOND.

En disant ces mots, l'évêque conduisit sa protégée dans la salle du festin, et il la plaça en face de lui. Pendant tout le repas, il ne cessa d'attacher ses regards sur elle, et de contempler sa beauté ravissante, de façon que les yeux charmés n'eurent pas de peine à séduire le cœur. Le démon déguisé s'en aperçut; il lança, avec une feinte modestie, des œillades perfides; il employa intérieurement tout son art à relever encore les charmes de la figure qu'il avait prise; et il enflamma son hôte d'un amour si violent, que le prélat ne souhaitait plus qu'une occasion favorable pour s'abandonner à ses désirs impurs et illicites.

ACTE TROISIÈME.

Peu de temps après, au moment où la vertu chancelante de l'évêque était sur le bord du précipice, un étranger vint frapper à sa porte, en demandant à grands cris qu'on lui ouvrît. On ne lui répondit point d'abord; mais comme il continuait de frapper, en faisant tant de bruit que l'on ne pouvait plus s'entendre, l'évêque demanda à la dame qui était enfermée avec lui, s'il fallait recevoir cet étranger?—Proposons-lui une énigme, répondit la fausse princesse; s'il la devine, nous le laisserons entrer; si elle l'embarrasse, vous le chasserez comme un ignorant qui n'est pas digne de paraître en votre présence.

L'avis fut trouvé sage; et on demanda à l'étranger quel était le plus admirable de tous les ouvrages de Dieu, en fait de petites choses? L'étranger répondit que c'était la diversité et la beauté des figures humaines; puisque, de tant d'hommes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront sur la terre, il est impossible d'en trouver deux dont les visages soient parfaitement les mêmes en tout point; et que, dans un si petit espace que la figure humaine, on trouve plus de merveilles que l'on n'en peut compter.

La réponse était juste, et fut admirée. Mais avant d'ouvrir, on proposa une seconde question plus difficile:—Quel est le lieu où la terre est plus haute que le ciel?—C'est, répondit l'étranger, le ciel empyrée, où réside le corps de Jésus-Christ. Car ce corps divin est composé de chair et de sang comme le nôtre; et pour peu qu'on ait lu l'histoire de la création du monde, on sait que toute notre substance n'est qu'un peu de terre détrempée.