L'entendre, la considérer, se lever brusquement, croire qu'il est exaucé, qu'on lui envoie le Diable pour le combattre, tous ces sentimens se confondirent dans la tête du Lombard. Il s'avança intrépidement contre la vieille.—Approche, lui cria-t-il, je t'attends de pied ferme… Ange renégat, tes finesses sont cousues de fil blanc… Va…, malgré ta vieille peau, je te reconnais sous le masque; et je vois bien à tes griffes que tu es le lion d'enfer, quoique tu n'aies qu'une queue de paille et une faucille en place de fourche.
En disant ces mots, il crache dans la main qui lui démange, ferme les poings, agite les bras, abaisse son bonnet sur ses yeux, pour se donner un air plus brave, et marche tête baissée contre la vieille qu'il prend pour le Diable. La pauvre muette recule en poussant des sons inarticulés… Mais effrayée de la mine guerrière du champion, elle glapit[263] bientôt de toutes ses forces, et agite sa faucille pour lui faire peur à son tour… L'intrépide jouvenceau désarme l'ennemi qu'il vient de se fabriquer, le saisit par les crins, l'abat sur le sol, et pousse des clameurs de triomphe.
[263] Gannire, more vulpium…
Il n'en assomme pas moins la vieille de coups qu'elle reçoit en hurlant, et l'accable d'injures qu'heureusement elle n'entend point.—Vieux coquin, lui dit-il, fourbe qui nous damnes quand nous n'y songeons pas, fripon ténébreux, nous nous connaissons à présent, et tu te souviendras de moi…
La vieille cependant se défend avec ses ongles, et donne au Lombard de vigoureux coups de dent, tout en criant pour appeler du secours. Enfin, des paysans surviennent; ils arrachent la pauvre femme, à demi-morte, au jouvenceau toujours frappant, le garrottent de liens solides, et le conduisent au juge du lieu. Il allait se voir condamné à mourir, quand un faiseur de miracles parut. Il prit pitié de l'imbécile Lombard, et obtint sa grâce en guérissant la vieille. On se contenta donc de renvoyer le coupable après une bonne correction; et on l'engagea à y regarder à deux fois, quand désormais il se croirait en face du Diable.
CHAPITRE XXVI.
LA FAUSSE PRINCESSE.—MÉLODRAME A METTRE EN SCÈNE[264].
[264] C'est le Diable qui joue le rôle du traître. La scène se passe dans la maison de l'évêque, où le Diable s'introduit.
ACTE PREMIER.
Un pieux évêque avait une grande dévotion au bienheureux saint André, et menait une vie exemplaire dans son diocèse. Le Diable eut envie de l'éprouver, et il le fit assez adroitement.
Il prit la figure d'une femme extrêmement belle, se rendit au palais de l'évêque, et demanda à lui faire la confession de ses fautes. Le prélat fit répondre à la dame qu'elle pouvait s'adresser à son vicaire, entre les mains de qui il avait remis toute sa puissance de lier et de délier les péchés. Mais la dame replique qu'elle ne veut absolument révéler les secrets de sa conscience qu'à l'évêque en personne, et qu'elle a ses raisons pour cela.