Les esprits malins n'osèrent donc plus attaquer ouvertement l'abbé Macaire; mais ils lui envoyèrent, sans se montrer, des tentations charnelles. C'est pourquoi il se leva, remplit un grand sac de sable et de pierres, le chargea sur ses épaules, et marcha plusieurs jours dans le désert, sans quitter son fardeau. Il voulait par là tourmenter son corps regimbant.

Satan se présenta à lui, sous la figure d'un homme fort et vigoureux, vêtu d'un habit de lin, et chargé de bouteilles.—Où vas-tu, lui dit Macaire?—Mon voyage et mon fardeau sont utiles à quelque chose, répondit le Diable. Je porte à boire à mes compagnons.—Et pourquoi as-tu pris tant de bouteilles?—Parce qu'ils sont plusieurs; et puis, vu que chacun a ses goûts, j'ai eu soin de prendre aussi différentes espèces de vins. Ce qui ne plaira pas à l'un plaira à l'autre: moi, je veux que tout le monde soit content.

Après ces mots, Satan reprit son chemin, et Macaire sa promenade. Il rencontra bientôt une tête de mort, et lui demanda sur quel corps elle avait figuré dans le monde?—Sur le corps d'un païen, répondit la tête.—Où est maintenant ton âme?—Dans l'enfer.—Les païens sont-ils bien bas dans les pays enflammés?—Ils sont enfoncés dans le cœur de la terre, aussi bas que le ciel est haut.—Y a-t-il quelqu'un au-dessous des païens?—Oui, les Juifs.—Et au-dessous des Juifs?—Les chrétiens qui ne sont pas dévots. Ceux-là sont au fin fond de l'enfer[286]

[286] Legenda, opus aureum Jacobi de Voragine, auctum à Claudio à Rotâ, Leg. 18.

CHAPITRE XXX.
LE DIABLE A CONFESSE.

Un prêtre, occupé à entendre, dans son église, les confessions de ceux de ses paroissiens qui voulaient faire leurs pâques, aperçut, parmi les pénitens, un inconnu jeune et robuste, qui attendait son tour pour se confesser aussi.

Après que tous les paroissiens furent expédiés[287], l'étranger s'approcha du confessionnal, se mit à genoux devant le prêtre, et commença sa confession; mais il raconta des péchés si énormes, il avoua tant d'homicides, tant de brigandages, tant de vols, tant de parjures, tant de blasphèmes, tant de fornications, et tant d'autres monstruosités qu'il disait avoir faites ou inspirées, que le prêtre, saisi d'horreur à l'idée d'une conscience si pleine, accablé d'ennui par une confession si longue, dit au pénitent inconnu:—Quand tu aurais vécu mille ans, tu aurais à peine eu le temps de commettre toutes ces abominations.

[287] Omnibus expeditis.

—J'ai plus de mille ans, répondit l'inconnu.—Qui es-tu donc, s'écria le prêtre épouvanté?—Hélas! répliqua le pénitent, je suis un de ces démons qui sont tombés avec Lucifer. Je ne vous ai dit là qu'une petite partie de mes fautes. Mais je vais vous conter le reste, si vous voulez m'entendre jusqu'au bout.—Et quel fruit espères-tu en tirer, demanda le prêtre?—J'ai vu plusieurs personnes venir à vous chargées de péchés, et s'en retourner pures, répondit le démon; j'ai remarqué que, malgré les plus grands crimes, vous aviez le pouvoir de leur donner la vie éternelle: l'espoir de participer à leur bonheur m'a séduit, et j'ai voulu faire comme eux.

—Eh bien! repartit le prêtre, si tu veux remplir sincèrement la pénitence que je vais t'imposer, toutes tes fautes te seront remises.—Si cette pénitence est supportable, dit le démon, je m'y soumettrai.—Elle sera très-douce, répondit le prêtre. Va, prosterne-toi, trois fois le jour, le visage contre terre, et dis ces seules paroles: