—Il y avait, dans les environs de Goa, une secte de brachmanes, qui croyaient qu'il ne fallait pas attendre la mort pour aller dans le ciel. C'est pourquoi, lorsqu'ils se sentaient bien vieux, ils ordonnaient à leurs disciples de les enfermer dans un coffre, et d'exposer le coffre sur un fleuve voisin, qui devait les conduire en paradis. Mais ces pauvres gens se trompaient bien, comme dit le révérend père Teiscera, jésuite et missionnaire qui s'y connaissait[296]: hors de l'église, point de salut. Le Diable était là qui guettait le vieux brachmane; aussitôt qu'il le voyait embarqué, il crevait le coffre, empoignait son homme, l'emportait bien loin; et les habitans du pays, retrouvant la boîte vide, s'écriaient que le vieux brachmane était allé en paradis; qu'il était saint; qu'il ferait des miracles en faveur de ses amis et de ses connaissances, etc. Mais va-t'en voir s'ils viennent.
[296] Epistolæ indicæ. Emanuel Teiscera ad fratres soc. Jesu; Goæ, 1560.
—Un petit prince d'Allemagne, qui s'était donné au Diable, et qui n'avait pas eu à s'en plaindre, pendant tout le cours d'une longue vie, sentit enfin les approches de la mort. Il était alors engagé dans une guerre qu'il aurait bien voulu voir terminée. Mais la Mort était au chevet de son lit, et le Diable aux pieds, qui l'attendait.
Le petit prince, désolé de partir sitôt, pria le Diable de lui procurer encore un an de vie.—C'est un peu difficile, répondit le Diable; car tu n'as plus de forces. Mais enfin, si une année de vie t'oblige beaucoup, je vais me poster avec toi dans ton corps, et je te soutiendrai comme je pourrai… Il le fit comme il le disait. Le prince se leva; la Mort, le voyant debout, et sans doute alors soumise au Diable, se retira sans rien faire. L'année se passa sans mésaventure; la guerre commencée se termina par une bonne paix; et le petit prince allemand s'en alla, au bout de l'année, avec le Diable à qui il appartenait[297].
[297] Shellen, de Diabol., liv. VIII. Post Cæsarii Heisteirb. Mirac., liv. XII, chap. 3. La chose se passa vers le douzième siècle.
—Messire Guillaume, abbé de sainte Agathe au diocèse de Liége, étant allé à Cologne avec deux de ses moines, fut obligé de tenir tête à une possédée, qui portait dans son sein un démon assez égrillard. L'abbé Guillaume fit à l'esprit malin une foule de questions incohérentes, auxquelles celui-ci répondit comme il lui plut (par la bouche de la possédée, ainsi que cela se pratique).
Cependant, comme le Diable faisait presqu'autant de mensonges que de réponses, l'abbé s'en aperçut, et le conjura de lui dire la vérité, et rien que la vérité, dans toutes les demandes qu'il allait lui faire. Le Diable le promit, et tint parole. Il apprit au bon abbé comment se portaient plusieurs défunts dont il voulait savoir quelques nouvelles, lui nomma ceux qui étaient déjà au ciel, et ceux qui patientaient dans le purgatoire. L'abbé se mit aussitôt à prier pour eux; et en même temps un des moines qui l'accompagnaient voulut lier conversation avec le Diable.—Tais-toi, lui dit l'esprit malin; tu as volé hier douze sous à ton abbé; et ces douze sous sont maintenant à ta ceinture, enveloppés dans un chiffon… Je te pourrais nommer plusieurs autres petits vols comme celui-là, sur lesquels tu n'as rien bredouillé à confesse…
L'abbé, ayant entendu ces choses, voulut bien en donner l'absolution à son moine; après quoi, il ordonna au Diable de débarrasser la possédée de sa présence.—Et où veux-tu que j'aille, demanda le démon?—Tiens, je vais ouvrir la bouche, répondit l'abbé, tu entreras dedans, si tu peux.—Il y fait trop chaud, répliqua le Diable; tu as communié ces jours-ci.—Eh bien! mets-toi à califourchon sur mon pouce.—Tes doigts sont sanctifiés; si je m'y frottais, je m'en mordrais plus d'une fois les ongles.—En ce cas, va-t'en où tu voudras; mais déloge.—Pas si vite, répliqua le Diable; j'ai permission de rester ici deux ans encore; alors, qui vivra verra…
L'abbé, voyant qu'il n'y avait rien à faire, dit au Diable:—Au moins, montre-toi à nos yeux dans ta forme naturelle.—Vous le voulez?—Oui.—Voyez… En même temps la possédée commença de grandir et de grossir d'une manière effroyable. En deux minutes, elle était déjà haute comme une tour de trois cents pieds. Ses yeux devinrent ardens comme des fournaises, et ses traits épouvantables. Les deux moines tombèrent l'un en pamoison, l'autre en démence. L'abbé, qui seul avait conservé un peu de bon sens, conjura le Diable de rendre à la possédée la taille et la forme qu'elle avait d'abord. Le Diable obéit et dit à Guillaume:—Tu fais bien de te raviser, car nul homme ne peut, sans mourir, me voir tel que je suis[298]…»
[298] Cæsarii Heisterbach Miracul., liv. V, chap. 29, et Shellen, de Diabol., liv. VII.