—Un pieux cénobite, nommé Lubert, étant à l'article de la mort, se recommandait particulièrement à la sainte Vierge, à saint Jérôme et à saint Grégoire, qu'il avait pris pour ses patrons.
Sur ces entrefaites, le Diable apparut au moribond sous la figure d'un moine décédé depuis peu, et dit à Lubert qu'il avait tort d'invoquer seulement Marie et les saints personnages; qu'il serait plus sage de mettre sa confiance en son créateur, et qu'il valait mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints… En entendant ces paroles hérétiques, Lubert reconnut le tentateur, et se mit à chanter des psaumes.
—Ce que tu dis là n'est pas une prière, interrompit le Diable: c'est le cœur plus que la bouche qui doit parler à Dieu.—Tu en as menti, s'écria Lubert, les psaumes sont des paroles saintes, et… Là-dessus, il accabla le Diable de si grosses injures, qu'on n'a pas jugé à propos de les rapporter. Celui-ci se retira tout humilié, et laissa au cénobite le plaisir de mourir comme il l'entendrait.
Lubert se remit donc à psalmodier, et à invoquer de tous ses poumons la sainte Vierge, saint Jérôme et saint Grégoire; tellement qu'en rendant l'âme, il s'écria qu'il voyait de belles et admirables choses; on pensa que ses patrons et ses anges gardiens venaient le chercher; et il mourut en bonne odeur devant ses frères[294].
[294] Thomæ Campensis, liber de vitâ Luberti; et Mathæi Tympii præmia virtut. christian., pag. 303.
—Voici encore une honnête action du Diable. Le trait est peut-être peu décent; mais les personnes pudiques étant prévenues peuvent passer outre.
Un homme, qui n'avait pas à se plaindre de sa femme, puisqu'elle était jeune et belle, fut pourtant assez vicieux pour jeter un œil de convoitise sur sa voisine. La voisine, qui devait se louer de son mari, puisqu'il était bien portant et plein de complaisance, fut assez pécheresse, de son côté, pour accueillir favorablement les œillades du voisin. On va vite en amour quand on est d'accord. Le voisin et la voisine prennent jour, se donnent un rendez-vous, et font bien vite une tache au contrat conjugal…
Le Diable, qui se trouvait dans le voisinage, ne voulut pas laisser cet adultère impuni. Il se ressouvint de la manière dont Mars et Vénus avaient été vilipendés par Vulcain; il composa bien vite un charme, et lia si fortement le voisin et la voisine, qu'il leur fut impossible de se séparer… Après de longs et inutiles efforts, ils se décidèrent à demander du secours. On entend leurs cris; on entre; on est tout scandalisé de la conduite des pécheurs, et tout stupéfait de leur embarras. On veut les en tirer: peine perdue. Il fallut des prières publiques et de longues cérémonies pour rompre le charme.
On dit que cette punition fit un bon effet dans le pays; mais le pays où cela se passa n'est pas nommé, par égard pour les habitans[295].
[295] Cornelii Gemmæ cosmocrit., chap. 8, liv. I.—Post plures annalium scriptores.