Les théologiens, qui nous ont fait l'histoire de ces contrées, assurent que les limbes logeaient aussi, pendant les quarante premiers siècles du monde, de pieux et saints personnages, d'une innocence et d'une tranquillité parfaite; qu'au bout de ce temps, ils quittèrent ce séjour, pour en habiter un meilleur; mais que cependant ils ne laissèrent pas d'entretenir quelque correspondance avec les peuples de l'enfer, leurs anciens voisins; ce qui est bien prouvé par l'histoire du mauvais riche, à qui Abraham donne le doux nom de fils[290].

[290] «Le pauvre Lazare ne demandait pour se rassasier que les miettes qui tombaient de la table du mauvais riche; mais personne ne lui en donnait. Or, Lazare mourut, et fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et tomba dans l'enfer. Lorsqu'il était dans les tourmens, il leva les yeux, et vit de loin Lazare dans le sein d'Abraham. Il s'écria: Abraham, mon père, ayez pitié de moi; envoyez Lazare ici, afin qu'il me rafraîchisse d'une goutte d'eau. Mais Abraham lui répondit: Mon fils, vous avez eu vos biens, pendant votre vie; vous êtes maintenant dans la peine. D'ailleurs nous ne pouvons franchir l'abîme qui nous sépare, etc.» (Saint Luc, chap. XVI, versets 21–26.)

Quant au purgatoire, plusieurs théologiens orthodoxes nous apprennent qu'il n'est séparé de l'enfer que par une grande toile d'araignée; d'autres disent par des murs de papier, qui en forment l'enceinte et la voûte. Au reste, l'un vaut l'autre; et puisqu'il est constant que cette frêle séparation n'a jamais été rompue, on peut en conclure que les deux peuples voisins vivent en bonne intelligence, et que chacun jouit d'une parfaite sécurité dans son pays[291].

[291] Éloge de l'enfer, 1re partie, paragraphes 22 et 24.

—Un Juif, qui se rendait à Fondi, dans le royaume de Naples, fut surpris par la nuit, et ne trouva pas d'autre gîte qu'un temple d'idoles, où il se décida, faute de mieux, à attendre le matin. Il s'accommoda comme il put dans un coin du sanctuaire, s'enveloppa dans son manteau, et se disposa à dormir.

Mais au moment où il allait fermer l'œil, il vit plusieurs démons tomber de la voûte dans le temple, et se disposer en cercle autour d'un grand autel. En même temps le roi de l'enfer descendit aussi, se plaça sur un trône élevé, et ordonna à tous les Diables subalternes de lui rendre compte de leur conduite. Chacun fit valoir alors les services qu'il avait rendus à la chose publique; chacun fit l'apologie de ses talens et l'exposé de ses bonnes actions.

Le Juif, qui ne jugeait pas comme le prince des démons, et qui trouvait leurs bonnes actions un peu douteuses, fut si effrayé de la mine de ses voisins et de leurs discours, qu'il se hâta de dire les prières et de faire les cérémonies que la synagogue met en usage pour chasser les esprits malins; mais inutilement: les exorcismes de la synagogue étaient passés de mode, et les démons ne s'aperçurent seulement pas qu'ils étaient vus par un homme.

Le Juif, ne sachant plus à quoi recourir, s'avisa d'employer le signe de la croix. On lui avait dit que ce signe était d'une efficacité incontestable; et il en fut bientôt convaincu; car les démons cessèrent de parler, aussitôt que le Juif commença de se signer; et, après avoir bien regardé autour de lui, le roi de l'enfer aperçut le malencontreux enfant d'Israël.—«Allez voir qui est là, dit-il à un de ses gens…» Le démon obéit; et, lorsqu'il eut examiné le voyageur, il retourna vers son maître.—«C'est un vase de réprobation[292], lui dit-il; mais malheureusement il vient de se fortifier du signe de la croix…—En ce cas, reprit le grand diable en gémissant, sortons d'ici. Nous ne pourrons bientôt plus être tranquilles dans nos temples. Si les choses continuent, on n'aura plus la liberté de quitter l'enfer…» En disant ces paroles, le prince des démons s'envola; tous ses gens disparurent; et le Juif se fit chrétien[293].

[292] Le texte porte: «c'est un vase, ou un pot vide de grâce;» vas vacuum, etc.

[293] Historia tripartita, lib. VI, cap. I.—Gregorius, in dialog.Baronii, tom. III, anno Christi 327.