—Un avare, qui était devenu extrêmement riche à force d'usure, se sentant à l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore une fois avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement sur son sein et ordonna qu'on l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer tout-à-fait déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant ses pièces d'or.
Alors on lui arracha la bourse des mains; ce qui ne se fit pas sans peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en ouvrant le sac, on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux énormes crapauds… Le Diable était venu, et, en emportant l'âme de l'usurier, il avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient qu'une[312].
[312] Cæsarii Heist. de morientibus, cap. 39, mirac. lib. XI.
Il y aura sans doute des gens qui n'approuveront pas la conduite du Diable, parce qu'il frustrait la famille du défunt d'une bonne bourse bien grasse. On leur répondra que l'or qu'elle contenait était le fruit de l'usure et de la rapine; qu'un bien mal acquis ne doit pas profiter; que ce n'était sans doute pas toute la fortune du vieux ladre; et que le Diable exécutait là les dernières volontés du défunt, ce que les héritiers n'eussent pas fait.
Quant aux deux crapauds qu'il eut la malice de laisser dans la bourse, ce fait est plus grave. Mais si on ne peut l'excuser, on peut du moins le rendre respectable, en quelque sorte, puisque les saints même ont fait des choses de ce genre.—Un dévot envoya à saint Benoît deux flacons de plusieurs pintes, pleins de bon vin vieux. Le commissionnaire qui les portait s'avisa, chemin faisant, de garder le plus petit pour lui, et de ne porter que le plus gros à Benoît. C'était modeste. Il cache donc son flacon dans un fossé écarté, et continue sa route.
Saint Benoît reçut le gros flacon de vin vieux, avec actions de grâces; mais comme il avait de la perspicacité, il dit au commissionnaire: «Ayez soin de ne pas boire le vin du flacon que vous avez gardé; renversez-le avec précaution; vous verrez ce qu'il y a dedans.» Le saint se retira en disant ces paroles; et le commissionnaire s'en retourna tout honteux. Lorsqu'il arriva à sa cachette, il prit son flacon, le renversa doucement, et en vit sortir une grande couleuvre[313]…
[313] Jacobi de Voragine, lég. 48.
Ces deux traits se valent bien. Si on les regarde comme des espiègleries, le Diable n'a pas si grand tort. Si on les traite de méchancetés, on manque de respect à saint Benoît, qui était un homme d'assez bon tempérament.
—Un chartreux[314], sur son lit de mort, se trouvant seul dans sa cellule, vit entrer un démon chargé d'un grand in-folio, où il avait écrit, en manière d'histoire suivie, toutes les fautes et tous les péchés du mourant. Le chartreux se nommait Favier.—Favier, lui dit le Diable, en riant avec quelque malice, je te vais lire la chronique de ta vie… En même temps il fit la lecture de son gros livre.
[314] Ex Mathæi Tympii triumpho virtut. de integr. conf. 62.