—Pas encore. Si je vais en Espagne, l'inquisition me brûlera?
—Eh bien! tu n'iras pas en Espagne.
—Si je tombe entre les mains des dévots?…
—Après? tu n'es plus sous ces règnes où des moines conduisaient l'état. Le fanatisme a les ongles bien rognés; et un gouvernement sage ne peut se fâcher, quand on a la vérité dans la bouche, quand on détruit les calomnies…
—Tout cela est fort bien; mais puisqu'il faut trancher le mot, les hommes se vendent aujourd'hui; je suis las de vivre pauvre, et je voudrais savoir ce que me rapportera mon travail… Si vous n'avez pas le sou…
—Ah! tu as aussi l'âme vénale!… Je t'avoue que je ne le pensais pas… Voilà ce qui m'a fait rejetter de tous les écrivains dont j'ai déjà réclamé la plume: je n'ai point d'argent…
Cette grande tristesse, que cause subitement une espérance perdue, se peignit alors sur la face du Diable. Il se leva pour sortir. Ses longs malheurs attendrirent mon âme. Je le rappelai:—Ne me croyez point vil, lui dis-je; mais il faut de grands frais de livres, pour l'ouvrage que vous me demandez; et je suis loin d'être riche. Cependant je vais l'entreprendre; et je vous promets d'y employer tous mes soins.
—A la bonne heure, répondit le Diable; tu ranimes mon cœur abattu; compte sur une reconnaissance sans bornes, si tu laves ma réputation, et…
En ce moment, on entendit le chant d'un coq du voisinage; le Diable s'évanouit, avec la rapidité de l'éclair. Il me restait encore bien des choses à lui demander. Comme je ne voulais pas l'aller attendre chez les Talapoins, je me vis forcé de m'en rapporter aux livres, qui traitent des faits et gestes des démons. Je mis le lendemain la main à l'œuvre, et j'offre aux méditations du lecteur le fruit de mes recherches. Il les jugera suivant son goût. J'observerai seulement que je ne lui ai pas fait l'injure de réfuter des traits qui se réfutent d'eux-mêmes, et de faire des réflexions, lorsqu'elles naissent tout naturellement du sujet.
LE DIABLE
PEINT
PAR LUI-MÊME.