Tandis qu'il la cherchait inutilement, il vit venir à lui un grand taureau noir. Ce taureau saisit le prêtre avec sa langue, le plaça sur son dos, prit son vol en plein air, et déposa le pauvre homme sur une tour du château d'Isembourg.—As-tu peur, dit le bœuf?—Non, répondit le curé, je suis sous la garde de Dieu; et il ne peut m'arriver aucun mal.—Rends-moi quelque hommage, reprit le bœuf, je te reconduirai dans ton presbytère, et je te donnerai de grands biens… Le prêtre rejeta cette proposition.—Eh bien! repartit le bœuf, je te laisse sur cette tour; tu y mourras de faim; ou, si tu aimes mieux te désespérer, tu te casseras le cou.—Arrête, s'écria le curé, je t'adjure, au nom de Jésus-Christ, de me reporter sans péril en pleine campagne… Le bœuf n'osa rien répliquer; il prit son homme comme la première fois, le déposa dans un champ, et le laissa seul.
Comme ce pauvre prêtre avait tremblé passablement, des paysans qui allaient à matines le trouvèrent évanoui sur leur chemin. On le ranima comme on put; il raconta alors son aventure, que chacun écouta en frissonnant, et que personne ne put révoquer en doute, à cause du ton de vérité qui caractérise cette admirable histoire[77].
[77] Cæsarii Heisterbach., lib. V, cap. postrem.
Il n'est pas besoin de dire que ce bœuf était le diable. On observera seulement qu'il fit là une honnête action, en empêchant le pèlerinage nocturne de la dame et du curé, dont la vertu aurait pu faillir, comme cela arrive aux plus chastes, l'occasion faisant maintes fois le larron.
CHAPITRE V.
ESPIÈGLERIES DE QUELQUES DÉMONS.
Nihil est,
Quin malè narrando possit depravarier.
Térence.
Une bouche infidèle, en racontant un fait,
Dans un tour de malice imagine un forfait.
—Un soldat, nommé Cadulus, avait habitude de faire dévotement ses oraisons dans l'église de son village. Un jour qu'il priait attentivement, le diable, qui se trouvait en belle humeur, voulut se donner le plaisir de le distraire, s'il était possible. Il se déguisa donc en valet; et, courant à la porte de l'église, il se mit à crier: Cadulus, les voleurs sont chez vous; ils emmènent votre cheval et pillent votre maison; accourez vite, si vous voulez sauver quelque chose… Cadulus ne se remua pas pour cela, pensant, en bon chrétien, qu'il valait mieux achever son oraison, que sauver sa fortune[78].
[78] Majus videlicet damnum deputans orationi cedere, quam sua perdere…
Le diable, étonné d'un pareil flegme, prit la forme d'un ours, grimpa sur le toit de l'église, fit un trou à la couverture, et se laissa tomber devant le nez de Cadulus, pour le troubler au moins par une bonne peur. Mais Cadulus resta immobile, et se moqua du diable à sa barbe. Puis, pour lui jouer à son tour une malice, il s'alla cloîtrer dans un bon monastère. Le diable s'efforça alors de le détourner de sa résolution, en lui criant aux oreilles: Cadulus, où vas-tu? que fais-tu, Cadulus? Le supérieur que tu choisis est un hypocrite; tu attends plus de beurre que de pain, tu auras plus de pain que de beurre; tu t'abuses d'une sotte espérance; tu fais là une niaiserie, Cadulus, etc. Mais, peine perdue, le pieux soldat se fit moine, et mourut dans le capuchon[79].
[79] Bollandi Acta Sanctorum, 21 aprilis. Eadmeri sanctus Anselmus.