Comme elle ne cessait de pleurer, en grande amertume de cœur, le vénérable Éradius se laissa attendrir. Il accorda à sa fille l'époux qu'elle idolâtrait, et lui donna en dot la plus grande partie de ses biens. Ainsi l'heureux valet d'Éradius devint son gendre, contre toute espérance humaine.

Les deux jeunes époux, au comble de leurs vœux, ne songèrent d'abord qu'à leur bonheur mutuel, et ne cherchèrent qu'à se donner des preuves d'un amour inaltérable. Mais bientôt on remarqua que Pharès n'entrait plus à l'église, et ne faisait plus le signe de la croix. On le rapporta à sa femme, en lui disant qu'elle avait un mari qui n'était pas chrétien. La jeune dame, épouvantée, demanda à son époux si le rapport qu'on lui avait fait était véritable? Comme il cherchait à éluder la question, elle lui dit qu'en ce cas il fallait qu'il vînt le lendemain à la messe avec elle, pour fermer la bouche à la médisance. Pharès, voyant qu'il ne pouvait pas cacher plus long-temps sa position, ouvrit son cœur à sa femme, lui conta tout ce qui avait précédé leur mariage, et lui avoua, en gémissant, qu'il s'était donné au Diable.

L'épouse de Pharès, consternée, court sur-le-champ trouver l'évêque Basile, qui gouvernait avec gloire l'église de Césarée, et lui expose son cruel embarras. Basile ne s'amusa point à redoubler des frayeurs déjà trop grandes; il fit venir Pharès, et dès qu'il eut appris son histoire, il lui demanda s'il voulait retourner au Seigneur?—Hélas! oui, répondit Pharès; mais ce retour n'est plus en mon pouvoir, puisque je me suis formellement donné au Diable.—Ne vous en inquiétez point, reprit Basile, nous vous tirerons de ses griffes; et le Seigneur, qui est miséricordieux, vous pardonnera votre imprudence, si vous la déplorez sincèrement.

Il fit alors le signe de la croix sur Pharès, et l'enferma pendant trois jours dans une petite chambre. Après cela, il lui demanda comment il se trouvait?—Je suis extrêmement faible, répondit le jeune homme. Pendant les trois jours que vous m'avez laissé seul, j'ai été accablé des clameurs et des reproches des démons. Ils m'ont continuellement entouré, tenant dans leurs mains le pacte que j'ai donné à leur prince, et me disant: Regarde, parjure, cet écrit que tu as signé de ton nom… Nous ne sommes point allés te chercher, c'est toi qui es venu nous trouver dans ta détresse[91]. Basile lui recommanda de ne rien craindre, lui donna un peu de nourriture, fit le signe de la croix sur lui, le renferma dans la petite chambre, et se mit en prières pour sa délivrance.

[91] Tu venisti ad nos, et non nos ad te, etc. (Legenda aurea).

Au bout de quelques jours, il le visita de nouveau, et lui demanda pareillement comment il se trouvait?—Je n'ai plus vu les démons, répondit Pharès; mais j'ai entendu leurs cris et leurs menaces dans l'éloignement.—Voilà qui va bien, répliqua Basile; encore un peu de patience… En même temps, il lui donna à manger, le signa, l'enferma pour la troisième fois, et fit pour lui de nouvelles prières.

A la troisième visite, Pharès déclara que ses veilles avaient été paisibles; et que, pendant son sommeil, il avait vu l'évêque Basile combattant et terrassant le Diable. Basile satisfait rassembla le clergé, les moines et le peuple; on fit des prières publiques pour le jeune époux, et on le conduisit à l'église.

Le roi de l'enfer y arriva presque aussitôt, avec plusieurs troupes de démons; et le Diable s'écria:—Vous me faites une injustice, Basile, cet homme est mon serviteur. Je ne l'ai point séduit; il est venu me trouver, et voilà le pacte qu'il a signé de sa main… Les fidèles chantèrent alors le Kyrie Eleyson; et Basile dit au Diable qu'il fallait rendre le pacte. En même temps, il priait, et tendait la main pour recevoir le papier en question. Le Diable, forcé de céder, s'envola en gémissant, et lâcha le pacte, qui tomba dans la main de Basile. Le saint évêque le déchira aussitôt, et rendit à la fille d'Éradius son époux bien-aimé, maintenant libre de la puissance du Diable, et bon chrétien… Cependant il dut conserver quelque reconnaissance à celui qui avait fait son bonheur.

CHAPITRE VII.
HONNÊTES ACTIONS DU DIABLE.

Inimici famam, non ità ut nata est, ferunt.

Plaute.

Soyez bon, juste, franc, à vos devoirs soumis:

Vous n'êtes qu'un vaurien, selon vos ennemis.