—Un riche Allemand donnait un festin à une troupe de mendians, dans le dessein de remplir les devoirs de la charité chrétienne. Parmi les convives, qui mangeaient de bon appétit, se trouvait un pauvre manant, qui était, comme on dit, possédé du Diable. Il découpait ses morceaux, aussi bien que ses confrères, et les portait jusqu'à sa bouche; mais ils s'évanouissaient, dès qu'ils touchaient à ses dents, ce qui allongeait de minute en minute la figure de ce pauvre homme.
Un de ses compagnons, s'apitoyant sur sa détresse, s'avisa d'apostropher le Diable, et de lui demander pourquoi il empêchait son homme de manger.—Je ne l'en empêcherais pas, répondit le Diable, s'il pouvait le faire sans péché. Mais ce repas qu'on lui donne, comme une aumône, est le fruit de la rapine.—Tu mens, s'écrièrent à la fois tous les convives; celui qui nous donne à dîner est un honnête homme!—Je ne mens point, répliqua le Diable; ce veau que vous mangez est le cinquième petit-fils d'une vache qui a été volée…
Les dîneurs furent si surpris d'entendre le Diable reprocher le vol d'une vache, jusqu'à la cinquième génération, qu'ils n'osèrent plus rien ajouter[92].—Mais voici l'histoire de cette vache: elle vivait au commencement du douzième siècle, dans le village de Hurst, en Allemagne. Il est probable qu'elle fut grand'mère, au cinquième degré, du veau susdit. Pareillement, celui qui vola ladite vache était sans doute le père ou l'aïeul du riche Allemand qui donne ici le festin.
[92] Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 38.
Or, cette vache appartenait à une bonne veuve, qui se nourrissait de son lait. Elle eut le malheur de plaire à un vieux soldat allemand qui, sans se laisser toucher par les larmes de la veuve, enleva la vache, et l'emmena chez lui. Peu de temps après, la mort vint à son tour prendre le ravisseur; il expira dans l'impénitence, et alla tout droit en enfer. La bête qu'il avait volée le suivit dans l'autre monde. Là, ce soldat allemand (qui se nommait Hélie) fut condamné, pour son supplice, à présenter éternellement le dos à la vache; et la vache reçut ordre de lui enfoncer éternellement l'échine à coups de cornes[93].
[93] Cæsarii ejusdem, ibid. lib. II, cap. 7.
—Une fille de Nivelle, en Brabant, quitta la maison de son père, et abandonna ses parens, pour aller vivre avec quelques saintes femmes, dans le jeûne, la prière et la continence. Comme le travail de leurs mains suffisait à peine pour les nourrir, bien qu'elles vécussent pauvrement, le Diable, prenant pitié du sort de la fille de Nivelle, alla chercher une oie bien grasse, dans la basse-cour de son père, et l'apportant dans la chambre des recluses, il leur dit:—Pourquoi faites-vous si maigre chère, et vous laissez-vous mourir de faim, tandis que d'autres vivent dans l'abondance? Prenez cet oison et mangez.—Nous ne le pouvons pas, répondit la fille de Nivelle, parce que c'est une oie volée.—Comment! s'écria le Diable, je ne suis point un voleur. J'ai pris ce gibier dans la basse-cour de votre père.—N'importe, ajouta la pieuse fille, il ne nous appartient pas; reporte-le où tu l'as pris… Le Diable obéit en silence,… et les parens, à qui appartenait l'oison, affirmèrent qu'on l'avait remis fidèlement à sa place[94].
[94] Ejusdem Cæsarii, lib. IV, miracul. de tentat. cap. 84.
—Un enfant qui avait soif demandait à boire, sans que personne lui en donnât. Le Diable en eut pitié; il prit une forme humaine, pour ne pas effrayer le petit bonhomme, et lui apporta un verre d'eau. Comme l'enfant était pressé, il but ce qu'on lui présentait, sans songer à faire le signe de la croix, et sans dire son benedicite. Le Diable, stupéfait de cette négligence, se rapetissa aussitôt et entra dans le corps du marmot, pour lui apprendre à être plus circonspect à l'avenir, et à ne pas négliger ses dévotions. Les parens, voyant leur fils possédé, l'interrogèrent, et connurent bientôt la cause de son accident. Ils le conduisirent donc à saint Euchaire, qui se hâta de bénir un second verre d'eau, et le fit boire au petit démoniaque. Incontinent le Diable se retira[95].
[95] Surius, historiæ invent. S. Celsi, cap. II, tom. VII.