—Ce trait est assez connu: Un moine, qu'une trop longue abstinence impatientait, s'avisa un jour, dans sa cellule, de faire cuire un œuf, à la lumière de sa lampe. L'abbé, qui faisait sa ronde, ayant vu, par le trou de la serrure, le moine occupé de sa petite cuisine, entra brusquement, et l'en reprit avec aigreur; de quoi le bon religieux s'excusant, dit que c'était le Diable qui l'avait tenté, et lui avait inspiré cette ruse. Tout aussitôt parut le Diable lui-même, qui était caché sous la table, et qui s'écria, en s'adressant au moine:—Tu en as menti, par ta barbe; ce tour n'est pas de mon invention; et c'est toi qui viens de me l'apprendre.
—Le moine Herman s'ennuyait de la rigoureuse abstinence de son ordre, et s'affligeait intérieurement de ne plus manger ni chair ni poisson. Un jour qu'il pensait aux bons ragoûts que l'on mange dans le monde, et qu'il aurait donné tout ce qu'il possédait pour un petit repas composé d'autres mets que les navets et les épinards à l'huile, il vit entrer dans sa cellule un inconnu de bonne mine, qui lui offrit un plat de beau poisson. Le moine reçut ce présent avec reconnaissance; mais, lorsqu'il voulut accommoder son poisson et le faire cuire, il ne trouva plus sous sa main qu'un plat de fiente de cheval… Il comprit qu'il venait de recevoir une petite leçon du Diable; et il fut plus sobre à l'avenir[96].
[96] Cæsarii Heisterbach. de tentat., lib. IV; miracul., cap. 87.
—Si quelquefois les démons mettent des obstacles aux désirs illicites des saints religieux, et leur donnent des corrections peut-être un peu sévères, quelquefois aussi, ils s'intéressent aux vrais besoins des bons moines. Le cardinal Jacques de Vitry raconte qu'un chartreux, mourant de faim dans sa cellule, vit entrer une belle femme qui lui fricassa un petit plat de pois, et se retira, après les avoir mis dans l'écuelle. Avant de tâter à la cuisine du Diable, le chartreux alla consulter son supérieur, qui lui permit de manger ses pois; et il avoua qu'il n'avait jamais rien mangé de mieux accommodé[97].
[97] Ce trait est aussi dans le Dictionnaire infernal.
—Puisque les plus pieux personnages sont exposés à mille tentations dans l'enceinte du cloître, que n'avons-nous pas à craindre, nous autres faibles chrétiens, au milieu des séductions et des vanités du monde!… Un novice de Clairvaux, nommé Bernard, tourmenté par l'aiguillon de la chair, et ne pouvant se décider à prononcer des vœux qu'il n'aurait pas la force de tenir, alla trouver le prieur du couvent, et le supplia de lui rendre ses habits séculiers, parce qu'il ne pouvait se passer de femmes, et qu'il voulait rentrer dans le monde. Le prieur eut beau sermonner son novice, il ne put changer sa résolution. Seulement, le Jeune Bernard consentit à différer son départ jusqu'au lendemain.
Mais, au milieu de la nuit, le novice, commençant à s'endormir, aperçut tout à coup, auprès de son lit, un géant horrible, qui tenait à la main un grand couteau, et qui avait tout l'air d'un boucher. Il était suivi d'un dogue noir. Ce spectacle épouvanta Bernard. Mais il n'était qu'au commencement de ses peines. Le boucher leva la couverture, mit la main sur les génitoires[98] du jeune novice, les coupa avec son grand couteau, les jeta à son chien qui les avala, et disparut.
[98] Arreptis ejus genitalibus abscidit, canique projecit, quæ mox ille devoravit…
Bernard s'éveilla aussitôt, dans une agitation difficile à peindre, et plein de la désolante idée qu'il était devenu eunuque; heureusement il n'en était rien. Il se trouva seulement délivré de ses tentations, et il resta dans le couvent, où il vécut dans la piété la plus austère, jusqu'à la fin de sa vie. On dit même qu'il mourut vierge[99]. Quoi qu'il en soit, cette histoire était célèbre à Clairvaux; et comme les anges n'ont pas accoutumé de s'accoutrer en bouchers, ni de s'abaisser à des fonctions indécentes, les casuistes ont toujours laissé au Diable la gloire de ce songe, qui conserva un bon frère aux moines de Clairvaux.
[99] Cæsarii Heisteibach. miracul. lib. IV, cap. 97.