—On a dit souvent que le Diable n'agissait que pour ses intérêts particuliers. Voici, entre mille autres, une anecdote qui peut prouver le contraire. Elle se trouve dans l'histoire du jeune Vitus, martyr du troisième siècle, que nous allons rapporter toute entière, pour la parfaite intelligence des choses.
Valérien, gouverneur de la Sicile, pour l'empereur Dioclétien, apprit que le jeune Vitus ne voulait point sacrifier aux idoles. Il le fit venir, et ordonna qu'on lui administrât la bastonnade. Mais dès les premiers coups, les bras des bourreaux et la main du gouverneur se desséchèrent.—Malheureux que je suis! s'écria Valérien; voilà ma main perdue.—Eh bien! va-t'en trouver tes dieux, répliqua Vitus, tu verras s'ils ont le talent de te guérir.—Le pourrais-tu, toi qui parles, dit le gouverneur?—Certainement, répondit Vitus. En même temps il demanda au ciel la grâce d'être guéri de ses coups de bâton, et il fut guéri à l'heure même.
Le gouverneur étonné dit au père de Vitus: emmenez votre fils, et châtiez-le comme vous l'entendrez; pour moi je ne comprends rien à tout ceci. Le père reconduisit son fils à sa maison, et tâcha de le séduire par toutes sortes de plaisirs mondains. Or, un jour qu'il l'avait laissé au lit, et qu'il venait de l'enfermer avec plusieurs belles filles, il sortit tout à coup, de la chambre de Vitus, une odeur si délicieuse, qu'elle embauma toute la maison et tous les gens qui s'y trouvaient. Le père stupéfait regarda par le trou de la serrure, et vit sept anges autour de son fils.—Voilà qui va bien, s'écria-t-il; les dieux sont entrés dans ma maison… mais sa joie ne fut pas de longue durée, car à peine eut-il achevé sa phrase qu'il devint aveugle. Tous ses amis et le gouverneur de la ville accoururent à cette nouvelle, et lui demandèrent ce qu'il avait:—Voilà qui va mal, répondit-il; j'ai vu des dieux enflammés, et l'éclat de leur figure m'a brûlé les yeux.
On le conduisit alors au temple de Jupiter, où il fit vœu d'immoler un bœuf couronné de lauriers, s'il recouvrait la vue. Jupiter se montra sourd; il s'adressa donc à Vitus son fils, qui le guérit de la cécité physique, sans lui ouvrir les yeux de la foi. Ce père ingrat songeait même à tuer sa progéniture, si l'on en croit la légende, lorsqu'un ange du seigneur apparut à Modestus, pédagogue de Vitus, et lui conseilla de s'embarquer avec son élève. Ils partirent donc pour l'Italie; et un aigle leur apporta des vivres, pendant tout le voyage.
Tandis qu'ils annonçaient partout leur présence par une foule de prodiges qui décelaient de saints personnages, le fils de l'empereur Dioclétien eut le malheur de tomber au pouvoir du Diable, qui prit possession de sa personne. Dioclétien mit tout en usage pour délivrer son fils; mais le démon, bien et dûment exorcisé par les magiciens de la cour, répondit qu'il ne pouvait être chassé que par le jeune Vitus. On ne conçoit pas trop pourquoi le Diable, qui nous est peint sous les traits d'un vieux routier, pétri de ruses et de finesses, eut la bonhomie de faire cette réponse. Quoi qu'il en soit, on chercha Vitus: on le trouva; il parut devant l'empereur, étendit les mains sur le jeune prince, et chassa le démon sans difficulté.
Il paraît que décidément ce malheureux Vitus ne devait obliger que des ingrats, puisqu'après le miracle qu'il venait d'opérer, l'empereur Dioclétien, endurci comme tous les autres, lui dit poliment:—Jeune homme, si tu tiens à la vie, tu vas maintenant sacrifier à mes dieux… Vitus répondit qu'il n'en ferait rien; et on le mit en prison avec Modestus son pédagogue. Tout à coup les chaînes qui les attachaient se brisèrent; et la prison s'éclaira d'une lumière éblouissante. On rapporta ce nouveau prodige à Dioclétien, qui l'apprit comme un homme accoutumé aux miracles, et qui ordonna de jeter Vitus dans un four bien chauffé. Mais aussitôt que le jeune homme y entra, le four devint frais comme s'il n'eût jamais vu le feu; et Vitus en sortit bien portant.
Alors on lâcha un lion terrible, affamé, qui vint en rugissant sur le jeune Vitus, pour le dévorer; Vitus caressa le lion, et le lion lécha la main qu'il avait ordre d'avaler. Dioclétien, ennuyé de tant de lenteurs, fit pendre Vitus, avec Modestus son pédagogue, et Crescentia sa nourrice (car elle se trouvait avec lui, quoique la légende n'en ait rien dit d'abord). Aussitôt que ces trois personnes furent pendues, il se fit un grand vent; la terre trembla; on entendit les éclats du tonnerre; les temples des idoles s'écroulèrent avec fracas, et plusieurs y périrent. L'empereur épouvanté se poignait la figure, désolé de trouver un jeune homme plus fort que lui. Cependant un ange dépendit les corps, et les porta sur le bord d'un fleuve, où ils furent gardés par des aigles, jusqu'à ce qu'une pieuse dame, les ayant trouvés, leur fit rendre les honneurs de la sépulture[100].
[100] Legenda aurea, Jacobi de Voragine, aucta à Claudio à Rotâ. Leg. 77.
Quoique les trois quarts de cette longue histoire soient étrangers au sujet de cet ouvrage, on s'est cru obligé de la donner toute entière, attendu qu'il est impossible d'en rien détacher.
—Cette autre anecdote peut faire suite à l'histoire du démon, chassé par saint Vitus. Arthémia, fille de l'empereur Dioclétien, fut à son tour possédée d'un Diable, qui, oubliant comme son devancier ses petits intérêts, répondit aux exorcistes païens:—Votre puissance est nulle contre moi; je n'obéirai qu'à Cyriaque, diacre de l'église romaine. (C'était un jeune homme, qu'une sainteté prématurée et quelques miracles avaient déjà rendu célèbre parmi les chrétiens.)