Dioclétien le fit venir; et aussitôt que Cyriaque fut en présence du démon, il lui ordonna de se retirer.—Si vous voulez que je sorte, répondit le démon, donnez-moi un pot dans lequel je puisse entrer.—Viens dans mon corps, reprit Cyriaque, je t'en octroie la permission.—Je ne puis entrer dans ce pot-là, dit le démon, parce que toutes les issues en sont closes et bien gardées. Mais si vous ne pouvez pas faire autrement, envoyez-moi à Babylone, je trouverai là où me placer; et de plus, pour peu que vous souhaitiez d'en faire le voyage, je vous en procurerai l'agrément.

Cyriaque consentit à ce que proposait le Diable; et aussitôt la princesse Arthémia fut délivrée. L'empereur Dioclétien qui avait fait pendre le jeune Vitus, se montra plus doux envers Cyriaque; il lui permit de baptiser sa fille, lui donna une belle maison, et lui fit un sort avantageux: trois circonstances bien étonnantes dans un persécuteur de l'église.

Quelque temps après, Dioclétien reçut un ambassadeur de la cour de Perse, qui priait l'empereur romain d'envoyer Cyriaque à Babylone, pour délivrer la princesse royale, qui se trouvait possédée du Diable; Dioclétien alla donc prier Cyriaque[101] de faire le voyage, et le jeune diacre partit pour Babylone, sur un vaisseau magnifique, chargé de tout ce qui pouvait adoucir les ennuis de la route. Lorsqu'il fut présenté à la fille du roi de Perse, le démon demanda à Cyriaque s'il était fatigué?…—Il ne s'agit pas de cela, répondit Cyriaque; sors d'ici, je te le commande, et rentre avec tes pareils… Le démon sortit… Le roi, la reine, la princesse de Perse se firent baptiser. Leur exemple eut un bon nombre d'imitateurs; et Cyriaque retourna à Rome, après avoir passé quarante-cinq jours à Babylone, dans le jeûne, au pain et à l'eau[102].

[101] Ad preces igitur Diocletiani…

[102] Bollandus, et le R. P. Ribadeneira, legenda aurea, Jac. de Voragine. Leg. 3.

CHAPITRE VIII.
MALICES DE QUELQUES DÉMONS.

Unum hoc ex ingenio malo malum inveniunt suo.

Plaute.

Ces crimes de Satan, ces méchancetés noires,

L'envie en inventa les terribles histoires.

—En l'année 434, un démon tant soit peu malicieux joua un vilain tour aux Juifs de l'île de Crète. Ce démon prit la figure de Moïse, et se présenta aux enfans d'Abraham, en leur disant qu'il était leur ancien libérateur, ressuscité pour les conduire une seconde fois à la terre promise. Les bons Israélites, ne trouvant rien dans ce prodige qui surpassât leurs anciens miracles, donnèrent tête baissée dans le piége que leur tendait le Diable. Ils se rassemblèrent donc de toutes parts, autour de leur libérateur.

Quand tout fut prêt pour le départ de l'île, l'armée du peuple saint se rendit au bord de la mer, dans la ferme persuasion qu'on allait la passer à pied sec. Le Diable, riant sous cape, conduisit les cohortes juives jusqu'au rivage, sans chercher à les détromper. La foi de ces bonnes gens était si grande, qu'ils n'attendirent pas que leur conducteur eût fait signe à la mer de se fendre. Ils se jetèrent en masse au milieu des flots, bien certains que la mer se retirerait sous leurs pas; malheureusement la verge de Moïse n'était pas là; plus de vingt mille Juifs se noyèrent en plein jour; et le faux Moïse ne se trouva plus[103]… Il fallait qu'il fît ce jour-là un brouillard bien épais, ou que tous ces Juifs eussent les yeux bien clos, pour se jeter tout un peuple à la mer…, à moins qu'ils n'aient fait le saut tous à la fois.

[103] Cornelii gemmæ, cosmocriticæ, lib. I, cap. 8.