—Veux-tu maintenant retourner dans ton pays, lui dit le Diable?—Volontiers, répondit Évrard, je ne dois pas vous empêcher de vaquer plus long-temps à vos affaires… Au même instant, les deux voyageurs se trouvèrent en Lombardie.

Ils s'étaient arrêtés au coin d'un bois.—Lève les yeux, dit le Diable à son compagnon; tu aperçois, à deux cents pas de nous, un bon homme monté sur un âne, qui entre déjà dans la forêt. C'est un paysan de ton village; il vient de recevoir quelque argent, qu'il croit porter dans sa famille. Mais des voleurs l'attendent dans l'épaisseur du taillis, et vont l'assassiner… Veux-tu que je coure à son aide?—Ah! je vous en supplie, s'écria Évrard, et… Le Diable était déjà dans la forêt, tordant le cou aux brigands, et mettant le bon homme dans un chemin plus sûr…

Après cette généreuse expédition, le soldat fut reporté chez lui, jouissant dès lors d'une parfaite santé, tant dans le corps que dans l'esprit. Le paysan, qui s'était vu si miraculeusement tiré des griffes des voleurs, arriva aussi sur l'entrefaite. Le Diable leur fit ses adieux, et s'arracha à leur reconnaissance, ne demandant pour prix de ses services, que d'occuper quelquefois leurs bons souvenirs.

Il n'est pas besoin de dire que le soldat Évrard reprit, avec son bon sens, toute la tendresse qu'il avait pour sa femme, avant sa folie, et qu'il ne songea pas à profiter de la bulle, qui lui permettait le divorce.

Avec un lecteur judicieux, de pareils traits n'ont pas besoin de commentaire.

CHAPITRE XVI.
LE CONSEIL INFERNAL—CONTE NOIR[196].

Ultima cælestum terras Astræa reliquit.

Ovide.

La justice a quitté les mortels trop pervers.

Hélas! à notre honte, on la trouve aux enfers.

[196] Ex Cæsarii Heisterb. miracul., lib. V, cap. 4.

Il y avait, auprès de Tolède, dans une caverne profonde, une école de nécromancie, qui fut fermée sous le règne de Ferdinand V. Dans le douzième siècle, cette école était fréquentée par des jeunes gens de tous les pays. Quelques Normands, ayant entendu raconter à leur maître des choses prodigieuses sur les apparitions, le prièrent de leur faire voir quelques scènes infernales. Le professeur de nécromancie fit tous ses efforts, pour éteindre dans ses élèves un désir trop dangereux; mais, comme ils persistaient dans leur demande, il les conduisit un jour dans un champ écarté. Là, il traça un grand cercle sur la terre, fit entrer ses écoliers dans cette enceinte protectrice, et leur recommanda d'y rester immobiles, s'ils ne voulaient pas être emportés par le Diable. Il les avertit encore de ne rien prendre des démons, et de ne leur rien donner. Après cela il se retira à l'écart et fit les évocations.

Bientôt, une troupe de diables paraît autour du cercle. Ils étaient vêtus d'un costume militaire, et portaient des armes bien travaillées. Ils firent d'abord plusieurs exercices devant les jeunes Normands; ensuite ils coururent sur eux, la lance en arrêt et l'épée au poing, pour les épouvanter et les faire sortir du cercle. Les apprentis-nécromanciens s'effrayèrent d'abord; mais leur esprit se rassura, quand ils s'aperçurent que la pointe des armes ennemies ne dépassait pas la ligne tracée par leur maître, et qu'ils étaient en sûreté dans le rond magique.