»Plus loin je remarquai, dans des bains chauds et dans des fournaises ardentes, les prieurs de moines qui expiaient leur intolérance, leur hypocrisie, et le peu de soin qu'ils avaient pris de leur troupeau. J'aperçus des religieux à qui les démons faisaient avaler des charbons, parce qu'ils avaient mangé des pommes et des prunes avec un sentiment de volupté damnable[201].
[201] On sait qu'un dévot doit tout manger en rechignant et trouver mauvaises les meilleures choses du monde. Quant aux religieux en question, on pourrait dire la niaiserie si connue qu'ils étaient en enfer pour des prunes.
»Je vis aussi des évêques cruellement punis, pour avoir mal gouverné leurs ouailles et abandonné leur diocèse à des vicaires. Je remarquai plusieurs prêtres impudiques; il y en avait peu dans le purgatoire, mais beaucoup en enfer. Je n'en fus point surpris, vu le grand nombre de fornications qu'ils commettent[202]. J'y vis encore des religieux. Les uns expiaient de grands crimes; les autres souffraient des tourmens, temporels à la vérité, en punition de ce qu'ils avaient été trop soigneux de la propreté de leurs mains, et qu'ils avaient perdu un temps précieux à rogner leurs ongles. Les abbés et les abbesses, qui avaient eu des amours sensuelles, n'étaient pas non plus épargnés. Je remarquai même, dans ces lieux de souffrance, un roi puissant, alors bien rapetissé; et à ma grande surprise, je reconnus, entre les griffes des Diables, un saint évêque dont les reliques faisaient des miracles…[203]. Après plusieurs spectacles aussi terribles je revins dans ma cellule, et je rentrai dans mon lit.»
[202] Pauci sacerdotes in purgatorii pænis, respectu eorum qui ubique terrarum Castimoniam polluant… Sed penè omnes æternaliter damnantur. (Dyonisii carth.) Le clergé était alors bien plus corrompu qu'aujourd'hui.
[203] Episcopum quemdam, qui fuerat religiosus et devotus… per quem etiam Dominus post mortem ipsius fecit quædam miracula; et tamen in pœnis adhuc fuit, etc. (Dyonisii carthus., art. 47, de purgat. et inferno).
—Un certain Bertholde, étant allé aux enfers, y trouva quarante et un évêques, qu'on faisait geler et bouillir tour à tour. Les plus tourmentés appelèrent Bertholde:—Recommandez à nos amis, lui dirent-ils, d'offrir pour nous le saint sacrifice… Bertholde le promit; et vit un peu plus loin l'âme du roi Charles-le-Chauve, qui était rongée par les vers.—Priez l'archevêque Hincmar de me soulager dans mes maux, dit Charles à Bertholde.—Volontiers, répondit celui-ci. Un peu plus loin, il vit l'évêque Jessé, que quatre Diables plongeaient alternativement dans un pot de poix bouillante et dans un puits d'eau glacée.—Ami, priez le clergé de s'intéresser à moi, dit-il à Bertholde.—Le bon homme s'en chargea; et, après avoir vu divers autres pécheurs qui se recommandèrent pareillement aux prières des fidèles, il revint sur la terre. Il s'acquitta de toutes ses petites commissions; on pria pour les patiens, et les patiens, dit-on, furent soulagés[204].
[204] Hincmari archiep. Epist., tom. II, pag. 806.
—Saint Patrice, primat d'Irlande, avait à faire à de si mauvais sujets, que les prodiges, les miracles réitérés, les menaces de l'enfer, les promesses d'un paradis plein de délices ne pouvaient les convertir à la foi. Pour toutes raisons, quand saint Patrice se mettait à les prêcher, les Irlandais avaient l'impiété de répondre:—Nous ne vous croirons, que si vous nous faites voir les joies du paradis et les tourmens de l'enfer.
Saint Patrice pria, et le seigneur lui fit voir un trou par lequel on entrait en purgatoire. Quelques-uns furent assez hardis pour y pénétrer, particulièrement un soldat, nommé Agneïus ou Egneïus. A peine y eut-il mis le pied, que les démons voulurent le jeter au feu, selon qu'ils en usent ordinairement envers les nouveaux venus. Il se tira de ce danger par un signe de croix. Alors les démons le conduisirent dans un grand champ, qu'un docteur extatique appelle la vallée de Misère. Cette vallée était pavée d'hommes et de femmes nues, fichées ventre à terre sur le sol, avec de grands clous au derrière. Des bandes de Diables couraient sur le dos de ces pauvres gens, et leur donnaient de temps en temps la discipline.
Après cela, Egneïus ou Agneïus entra dans une autre vallée, plus misérable encore, où se trouvaient des pécheurs, que d'énormes dragons dévoraient continuellement, sans les rendre plus maigres, comme faisait autrefois le vautour de Prométhée. D'autres avaient des serpens autour du corps, et ces serpens cherchaient à leur déchirer le cœur. Plusieurs étaient couchés sur le dos, portant chacun sur leur poitrine un grand crapaud qui ouvrait la gueule pour les avaler. Un crapaud qui avale un homme est quelque chose de bien monstrueux; aussi ceux-là, qu'un crapaud se disposait à avaler, poussaient-ils de grands cris d'effroi, en même temps qu'ils sanglotaient de douleur, en recevant le fouet de la main du Diable. Il paraît qu'on fustige aux enfers comme dans les couvens, car ce supplice est souvent rapporté dans les relations infernales des bons moines.