Au partir de là, on conduisit Agneïus ou Egneïus dans un troisième département. Là il vit une multitude de personnes de tout âge et de tout sexe que l'on fouettait encore, et qui souffraient à la fois les rigueurs de la gelée et les horreurs du feu. Ceux-là étaient si bien garnis de clous enfoncés dans leur chair, qu'on eût difficilement trouvé à placer une tête d'épingle sur tout leur corps.
Agneïus ou Egneïus entra ensuite dans la quatrième vallée, qui était celle des pendus. Les uns l'étaient par les pieds, les autres par les mains, ceux-ci par les cheveux, ceux-là par les oreilles, d'autres par le nez, quelques femmes par les mamelles, quelques hommes par les parties que la pudeur empêche de nommer; et tous avec des chaînes de fer, au milieu des tourbillons enflammés.
On en voyait aussi quelques-uns qui étaient au croc, au-dessus d'un bon brasier bien ardent. D'autres rôtissaient sur le gril; d'autres dans la poêle à frire; d'autres à la broche; d'autres enfin buvaient continuellement du plomb et des métaux fondus. Tous ces malheureux poussaient des cris effroyables. Après avoir vu encore d'autres horreurs, le soldat Egneïus ou Agneïus se trouva sur les bords d'un fleuve enflammé. On ne pouvait le traverser que sur un pont glissant comme du cristal, et pas plus large que le tranchant d'un rasoir. Agneïus ou Egneïus s'y hasarda en faisant le signe de la croix, et à mesure qu'il avança, il trouva le pont plus large. En arrivant à l'autre bord du fleuve, il fut tout surpris de se voir dans le séjour des élus.
La relation, si abondante sur ce qui se passe en enfer, ne dit rien de ce qu'il vit dans le ciel. Ce qui prouve bien que les auteurs de tous ces exécrables contes, ne voulaient fonder que sur la terreur le culte du Dieu de clémence. Il n'est pas besoin de dire qu'Agneïus ou Egneïus se purgea, dans le purgatoire, de ses habitudes vicieuses[205], qu'il revint sur la terre, et qu'il s'y comporta saintement[206].
[205] Rendez à César ce qui appartient à César. Ce misérable jeu de mots est la propriété de Denis le chartreux.
[206] Dyonisii carthusiani, de quatuor novissimis, art. 48.
—Un moine du neuvième siècle, nommé Vétin ou Guétin, fut conduit par un ange dans les enfers. Il y remarqua divers supplices tout-à-fait admirables. Il vit, à sa grande surprise, des prélats et des prêtres fornicateurs, attachés à de grandes potences et brûlés à petit feu, avec les femmes qui avaient été leurs complices dans le péché. Il reconnut, dans des boîtes de plomb, des moines qui avaient été assez impies pour s'approprier l'argent de leur communauté. Il aperçut en purgatoire le grand empereur Charlemagne. Après avoir tout bien examiné, il demanda à l'ange quel était le plus grand crime aux yeux de Dieu. L'ange lui répondit, en le reconduisant dans sa cellule, que c'était la sodomie. Vétin le répéta à ses confrères les moines, quand il les revit, et mourut en racontant les aventures de son voyage[207].
[207] Sæcul. IV. Benedict. part. I. Visio Vetini seu Guetini. Voyez le Dictionnaire infernal aux mots Enfer, Miracles, Visions, etc.
—Le landgrave de Thuringe venait de mourir. Il laissait après lui deux fils à peu près du même âge, Louis et Herman. Louis, qui était l'aîné et le plus religieux (puisqu'il mourut dans la première croisade), publia cet édit, après les funérailles de son père:—Si quelqu'un peut m'apporter des nouvelles certaines sur l'état où se trouve maintenant l'âme de mon père, je lui donnerai une bonne ferme…
Un pauvre soldat, ayant entendu parler de cette promesse, alla trouver son frère qui passait pour un clerc distingué, et qui avait exercé pendant quelque temps la nécromancie. Il chercha à le séduire par l'espoir de la ferme qu'ils partageraient amicalement.—J'ai quelquefois évoqué le Diable, répondit le clerc, et j'en ai tiré ce que j'ai voulu; mais le métier de nécromancien devient trop dangereux, et il y a long-temps que j'y ai renoncé.