Cependant l'idée de devenir riche surmonta les scrupules du clerc; il appela le Diable, qui parut aussitôt et qui demanda ce qu'on lui voulait.—Je suis tout honteux de t'avoir abandonné depuis tant de temps, répondit le nécromancien; mais il vaut mieux tard que jamais, je reviens à toi. Indique-moi, je te prie, où est l'âme du landgrave mon ancien maître?—Si tu veux venir avec moi, dit le Diable, je te la montrerai.—J'irais bien, répondit le clerc, mais je crains trop de n'en pas revenir.—Je te jure par le Très-Haut, et par ses décrets formidables, dit le démon, que, si tu te fies à moi, je te conduirai sans méchef auprès du landgrave, et que je te ramènerai ici sans égratignure[208]…
[208] Juro tibi per altissimum, et per tremendum ejus judicium, quià si fidei meæ te commiseris, etc.
Le nécromancien, rassuré par un serment aussi solennel, monta sur les épaules du démon, qui prit aussitôt son vol, et le conduisit à l'entrée de l'enfer. Le clerc eut le courage de considérer à la porte ce qui s'y passait, mais il n'eut pas la force d'y entrer. Il n'aperçut qu'un pays horrible, et des damnés tourmentés de mille manières. Il remarqua surtout un grand diable, d'un aspect effroyable, assis sur l'ouverture d'un puits, qui était fermé d'un large couvercle; et ce spectacle le fit trembler. Cependant le grand Diable cria au démon qui portait le clerc:—Que portes-tu là sur tes épaules; viens ici que je te décharge!—Non, répondit le démon; celui que je porte est un de nos amis; je lui ai juré par votre vertu, que je ne lui causerais aucun mal; et je lui ai promis que vous auriez la bonté de lui faire voir l'âme du landgrave son ancien maître, afin qu'à son retour dans le monde, il publie partout votre grande puissance.
Le grand Diable, plein de respect pour les sermens, ouvrit alors son puits, et sonna du cornet à bouquin[209], avec tant de vigueur et de force, que la foudre et les tremblemens de terre ne seraient qu'une musique fort douce en comparaison. En même temps, le puits vomit des torrens de soufre enflammé, et au bout d'une longue heure l'âme du landgrave, qui remontait du gouffre au milieu des tourbillons étincelans, montra sa tête au-dessus du trou, et dit au clerc:—Tu vois devant toi ce malheureux prince, qui fut autrefois ton maître, et qui voudrait maintenant n'être jamais né…
[209] Buccinavit tam validè…
Le clerc répondit:—Votre fils est curieux de savoir ce que vous faites ici, et s'il peut vous aider en quelque chose?—Tu sais où j'en suis, reprit l'âme du landgrave, je n'ai plus guère d'espérance; cependant, si mes fils veulent rendre aux églises certaines possessions que je te vais nommer, et qui m'appartenaient injustement, ils me soulageront bien. Le clerc répondit:—Seigneur, vos fils ne me croiront pas.—Je vais te dire un secret, répliqua le landgrave, qui n'est connu que de moi et de mes fils.
En même temps, il nomma les possessions qu'il fallait rendre, les églises à qui il fallait les restituer, et il donna le secret qui devait prouver la véracité du clerc.
Après cela, l'âme du landgrave rentra dans le gouffre, le puits se referma, et le nécromancien revint dans la Thuringe, monté sur son démon. Mais, à son retour de l'enfer, il était si défait et si pâle, qu'on avait peine à le reconnaître. Il raconta aux princes de Thuringe ce qu'il avait vu et entendu; et cependant il ne voulurent point consentir à restituer les possessions que leur père les priait de rendre aux églises. Seulement le landgrave Louis dit au clerc:—Je reconnais que tu as vu mon père et que tu ne me trompes point, aussi te vais-je donner la récompense que j'ai promise.—Gardez votre ferme pour vous, répondit le clerc; moi je vais songer à mon salut. En effet, il se fit moine de Cîteaux[210].
[210] Césarius, moine d'Heisterbach, de l'ordre de Cîteaux. Miracles illustres, liv. 1er, chap. 34.
—Voici encore une histoire bien véritable, dit le P. Angelin de Gaza; elle est rapportée par le savant Maillard. Un saint homme, étant allé aux enfers, en visita l'infirmerie. Entre autres malades, il remarqua un prince infernal des mieux encornés[211]. Il était couché sur un matelas d'airain chauffé par le feu; son oreiller, qui était de fer rouge, se trouvait rempli de charbons enflammés en guise de plumes; sa couverture était un tissu de soufre bouillant. Il était entouré de démons à longues queues, qui lui apportaient des bouillons de poix fondue et bien chaude, et des clystères de même liqueur. On lui donnait aussi des fricassées de hiboux et de crapauds, dont il ne voulait point; et les médecins disaient que la maladie serait longue, quand on chassa le saint homme de l'infirmerie[212]…