[211] Deque cornutissimis…

[212] Angelini Gazæi pia hilaria, post conciones quadr. Maillardi.

—Un soldat, nommé Tondal, fut conduit par un ange dans les enfers. Il vit et sentit les tourmens qu'on y éprouve; et son récit est d'autant plus digne de foi, qu'il parle d'après sa propre expérience: experto crede Roberto.

L'ange le conduisit dans un grand pays ténébreux, couvert de charbons ardens. Le ciel de ce pays était une immense plaque de fer brûlant, qui avait neuf pieds d'épaisseur. Il vit d'abord le supplice de plusieurs âmes, qu'on mettait dans des pots bien fermés, et qu'on faisait fondre comme du beurre.

Après cela, il arriva au pied d'une haute montagne, chargée de neige et de glaçons sur le flanc droit, couverte de flammes et de soufre bouillant sur le flanc gauche. Les âmes qui s'y trouvaient passaient alternativement des bains chauds aux bains glacés, et sortaient de la neige pour entrer dans la chaudière enflammée. Les démons de cette montagne avaient des fourches de fer et des tridens rougis au feu, avec lesquels ils emportaient les âmes d'un lieu à l'autre.

Tondal vit ensuite une grande multitude de pécheurs et de pécheresses, plongés jusqu'au cou dans un lac de poix et de soufre fondus. Un peu plus loin, il se trouva devant une bête terrible, d'une grandeur extraordinaire. Cette bête se nommait l'Acheron[213]. Elle vomissait des flammes et puait considérablement. On entendait dans son ventre des cris et des hurlemens d'hommes et de femmes. L'ange, qui avait sans doute ordre de donner à Tondal une petite leçon, se retira à l'écart, sans que ce soldat s'en aperçût, et le laissa seul devant la bête. Aussitôt une meute de démons se précipita avidement sur Tondal, le saisit, et le jeta dans la gueule de la grosse bête, qui l'avala comme une lentille.

[213] Quæ Achæron appellabatur…

Il est impossible d'exprimer tout ce qu'il souffrit dans le ventre de ce monstre. Il s'y trouva dans une compagnie extrêmement triste, composée d'hommes, de femmes, de chiens, d'ours, de lions, de serpens, et d'une foule d'autres animaux inconnus, qui mordaient cruellement les âmes, et n'épargnèrent point le malheureux voyageur. Il y reçut encore le fouet, de la main des démons. Il y éprouva assez long-temps les horreurs d'un grand froid, la puanteur du soufre brûlé, ainsi que d'autres désagrémens, dont le détail serait trop long.

L'ange vint enfin le tirer de là, et lui dit:—Tu viens d'expier tes petites fautes d'habitude. Mais tu as autrefois volé une vache à un bon paysan, ton compère: la voilà cette vache. Tu vas la conduire de l'autre côté du lac qui est devant nous… Tondal vit en même-temps une vache indomptée à quelque pas de lui, et il se trouva sur le bord d'un étang bourbeux, qui agitait ses flots avec fracas. On ne pouvait le traverser que sur un pont si étroit, qu'un homme en occupait toute la largeur avec ses deux pieds.

—Hélas! dit en pleurant le pauvre soldat, comment pourrai-je traverser, avec une vache, ce pont où je n'oserais me hasarder seul?—Il le faut, répliqua l'ange… Alors Tondal, après bien des peines, saisit la vache par les cornes, et s'efforça de la conduire au pont. Mais il fut obligé de la traîner; car lorsque la vache était debout, en disposition de faire un pas, le soldat tombait de sa hauteur; et quand le soldat se relevait, la vache s'abattait pareillement. Ce ne fut donc qu'en tombant et se relevant tour à tour, en se traînant l'un l'autre, en suant à grosses gouttes, et en divertissant les démons, que l'homme et la vache arrivèrent au milieu du pont.