Alors Tondal se trouva nez à nez avec un autre homme qui passait le pont comme lui. Il était chargé de gerbes, qu'il avait eu la mauvaise foi de ne pas payer à son curé, et qu'il était condamné de porter à l'autre bord du lac. Il pria le soldat de lui livrer passage; et Tondal le conjura de ne pas l'empêcher de finir une pénitence qui lui avait déjà tant donné de peines. Mais personne ne voulut reculer; et après qu'ils se furent disputés assez long-temps, ils s'aperçurent tous deux, à leur grande surprise, qu'ils avaient traversé le pont tout entier, sans faire un pas… L'ange conduisit alors Tondal dans d'autres lieux plus intéressans, mais non moins horribles, et le ramena ensuite dans son lit. Il se leva, et se conduisit depuis en bon et benoît chrétien[214].

[214] Dyonisii carthusiani, art. 49.—Hæc prolixiùs describuntur in libello qui visio Tondali nuncupatur.

—Ce chapitre serait immense, si l'on avait analysé ici tous les voyages aux enfers que les dévots admettent comme authentiques. Mais on y trouve partout de si horribles détails, que l'on craint déjà d'en avoir fatigué le lecteur. Celui qui a les nerfs à toute épreuve, et qui désire connaître des choses mille fois plus affreuses que les supplices de l'inquisition, peut chercher des sentimens d'horreur dans le quatrième livre des révélations de sainte Brigitte, pourvu qu'il lise le latin.

Quelques personnes se félicitent sans doute de vivre dans un siècle où l'on ne donne plus pour la vérité des monstruosités comme celles qu'on vient de voir, (quoique bien adoucies dans la traduction); que ces personnes lisent, si elles en ont le courage, les révélations de sœur Nativité, qui viennent de paraître, avec le plus grand succès, chez les dévots, en trois forts volumes. On y trouvera des absurdités dignes du treizième siècle, et des impudences incompréhensibles dans le nôtre.

CHAPITRE XVIII.
AVENTURES D'UN ÉCOLIER.—CONTE NOIR.

Omnes una manet nox

Et calcanda semel via lethi…

Horace.

Oui, les lois de la mort sont de terribles lois!

Nous devons tous mourir,… et mourir une fois…

Morimond, plus heureux, et si digne d'envie,

Naquit, vécut, mourut, et revint à la vie.

A la fin du douzième siècle, un certain abbé Morimond fit parler de lui, en quelque sorte, parce que, comme Lazare, il eut l'avantage de mourir deux fois. Voici son histoire. Il faisait ses études à Paris; un esprit obtus, une mémoire à peu près nulle, la niaiserie et l'incapacité la plus complète le rendaient le jouet de ses camarades, qui ne l'appelaient pas autrement que l'idiot.

Comme on n'aime pas à passer pour une bête, quand on apprend à faire de l'esprit, Morimond se désolait, non de sa niaiserie, mais du surnom qu'elle lui attirait.

Un jour qu'il était malade de chagrin, Satan se présenta devant lui, et lui dit:—Si tu veux me rendre hommage, et t'agenouiller devant ma face, je te donnerai plus de science à toi seul, que n'en possèdent tes camarades et tes maîtres tous ensemble… Morimond fut étonné d'une proposition aussi merveilleuse; et sachant, malgré son peu d'esprit, que le Diable seul pouvait lui offrir toutes les sciences sans étude, il répondit:—Tu n'as rien à faire ici, Satan, car je ne serai jamais ton homme; et je ne veux point de toi pour maître; ainsi, va-t'en.

Le Diable, qui sans doute avait pris ce pauvre jeune homme en amitié, ne se retira point d'abord; mais, sans plus mettre de conditions à son bienfait, il ouvrit la main de l'écolier, et lui donna une petite pierre, en lui disant:—Tant que tu tiendras cette pierre dans ta main, tu sauras tout ce qu'un homme peut savoir. Après cela, il disparut.