Le Diable ne se rebuta point, et mit tout en œuvre pour séduire la jeune fille. Celle-ci, pressée de se rendre, voulut avant tout connaître le bel amoureux, et lui dit:—Mon bon seigneur, dites-moi d'abord qui vous êtes, d'où vous venez, et pourquoi vous avez un si grand désir de copuler avec moi[244]? Le démon, forcé de répondre, fut assez franc pour ne pas dissimuler son nom; et, quoiqu'il dût après cela s'attendre à un mauvais accueil, il confessa ingénument qu'il était le Diable…
[244] Bone Domine, quis vel undè estis, quòd tanto mihi desiderio copulari affectatis?
La jeune vierge, plus surprise qu'effrayée, répliqua aussitôt:—Mais, si tu es un esprit, pourquoi recherches-tu des plaisirs charnels, que les esprits ne peuvent goûter?—Ne t'occupe point de ces subtilités, reprit le démon; consens seulement à ce que je te demande?—Non pas, répondit la jeune fille de Nivelle, en se ravisant… Et au même instant, elle mit le démon en fuite par un signe de croix; puis elle s'en alla à confesse…
Le démon ne l'abandonna pas pour cela. Il la suivit comme auparavant, mais à une distance plus respectueuse; il ne lui parla plus que de loin; et, voyant enfin qu'elle ne voulait pas l'aimer, il lui fit quelques tours d'espiègle, pour s'en amuser au moins de quelque manière. Par exemple, il mit souvent des choses indécentes dans son assiette; il répandait des vases de nuit et des pots pleins d'immondices sur les personnes qui venaient la voir; il révélait les péchés les plus cachés des assistans; et tout cela, sans être vu que de son amante, dont il ne cherchait plus à gagner le cœur; de façon qu'il passa bientôt pour un démon redoutable.
Un jour qu'il était avec sa maîtresse dans une certaine maison, quelqu'un lui demanda s'il savait l'Oraison dominicale. Il répondit qu'oui. On le pria de la réciter. Il le fit de cette sorte:—«Notre père, qui êtes dans les cieux, que votre nom soit glorifié, que votre volonté soit faite sur la terre; donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour, et délivrez-nous du mal[245].»
[245] Pater noster, qui es in cœlis, nomen tuum… fiat voluntas tua in terrâ, panem nostrum quotidianum da nobis hodiè, sed libera nos à malo…
On le pria ensuite de réciter la Salutation angélique; il répondit qu'il la savait, aussi-bien que le Pater, mais qu'il ne pouvait la dire. On lui demanda alors pourquoi il était enroué? Il répliqua que le feu qui le brûlait intérieurement en était la cause.
La jeune fille de Nivelle remarqua encore que, toutes les fois qu'il lui apparaissait, son démon ne se montrait que par-devant. Elle voulut savoir pourquoi il se tenait toujours dans les coins, pourquoi il ne sortait qu'à reculons, et pourquoi il semblait si fort redouter de laisser voir son derrière.—Parce que je n'ai point de postérieur, répondit-il, et que tous ceux de mon espèce, lorsqu'ils prennent la forme d'un homme, sont obligés de se contenter d'un corps parfait par-devant, mais sans dos, ni fesses, ni épaules.
Tout cela était surprenant; mais ses révélations n'étaient pas moins singulières. Un homme du voisinage, qui avait commis de grands péchés, et qui n'osait aller voir ce démon, de peur qu'il ne découvrît ses turpitudes, se confessa à un prêtre, dans l'espoir d'imposer silence au Diable par la confession; mais il s'approcha du tribunal de la pénitence, sans avoir renoncé dans son cœur à ses habitudes vicieuses; aussi, dès qu'il parut devant le démon:—Ah! c'est toi, notre ami, lui cria l'esprit malin, viens çà… Tu t'es si bien confessé, que je vais répéter tout ce que tu as dit… Il le fit, comme il le promettait, à la grande confusion de ce pauvre homme, qui fit un vrai retour sur lui-même, se confessa d'un cœur contrit, et revint immédiatement trouver le Diable, pour en obtenir sa justification.—Voici votre ami qui revient, dit quelqu'un à l'esprit.—Où est-il, demanda le démon?—C'est cet homme, à qui vous venez de reprocher des choses si honteuses.—Cet homme? Je ne l'ai jamais connu, et je n'ai point de reproches à lui faire… Ainsi on crut que le démon avait menti d'abord; et la confession sincère de cet homme lui attira une belle réparation d'honneur.
Dans la maison où ceci se passa, il y avait une dame qui, comme on dit, tenait sa fille sous ses ailes, veillant à la garde de sa virginité, et la réservant à un époux déjà choisi.—Ne te donne pas tant de peine à veiller sur ta fille, lui dit le Diable, car elle n'est plus vierge. Demande-le à Pétronille. (Cette Pétronille était une vieille duègne, qui avait favorisé certaines amours secrètes de la jeune fille.) La mère indignée repoussa sa fille, qui eut le bon esprit d'aller de suite à confesse, et de revenir aussitôt obliger le démon à se rétracter. Effectivement, l'esprit malin, la voyant purifiée, n'osa plus en dire de mal; et, comme on lui rappelait la faute dont il l'avait accusée précédemment, il répondit:—Je n'ai rien à reprocher à cette jeune fille; elle est pudique et chaste, et je n'en puis dire que du bien… C'est ainsi qu'elle dut à la confession l'avantage de ne point passer pour fornicatrice, et de rentrer dans les bonnes grâces de sa mère. C'est aussi tout ce qu'on sait du démon qui fréquenta la jeune vierge de Nivelle[246].