[246] Cæsarii Heisterbach, lib. III. Miracul. de confess. cap. 6.

—Un pauvre homme parut devant le tribunal de Dieu, chargé d'un grand nombre de péchés qu'il n'avait pas dits à confesse. Satan arriva bientôt et dit:—J'ai des droits sur cet homme; qu'on se hâte de me l'adjuger.—Quels sont ces droits, demanda-t-on?—Il y a trente ans qu'il s'est donné à moi, répondit le Diable; et depuis ce temps il m'a toujours servi avec constance… Dieu permit alors au pécheur d'exposer ses moyens de défense; mais le pécheur n'eut rien à répliquer.

Le Diable dit alors:—Si cet homme a fait quelque bonne œuvre, il en a tant fait de mauvaises, qu'il est impossible de contester un instant sur mes réclamations… Et le pécheur garda encore le silence. Mais le Seigneur, considérant son trouble, et ne voulant pas le condamner si vite, lui accorda un délai de huit jours pour préparer sa défense, et comparaître alors en jugement définitif[247].

[247] Dominus, nolens contrà eum citò proferre sententiam, eidem terminum concessit octo dierum, ut octavâ, coram se compareret, et de his omnibus rationem redderet…

Le pauvre homme se retira tout triste. Il rencontra dans son chemin une dame, qui lui dit:—Rassure-toi, je me charge de plaider vertement ta cause à la prochaine séance.—Qui êtes-vous, demanda-t-il?—Je suis la Vérité… Un peu plus loin, il rencontra une autre dame, qui lui promit de seconder la première, et de le bien défendre contre Satan. Cette dame lui apprit qu'elle était la Justice.

Le pécheur, qui s'attendait à être condamné par la Vérité et la Justice, reprit quelque espérance, quand il se vit sûr de leur protection; et il attendit le huitième jour. Alors il comparut de nouveau devant son juge, et le démon fit l'exposé de ses droits. La Vérité prouva, dans son discours, que la mort du Sauveur avait brisé le pouvoir du Diable, et qu'une âme chrétienne devait entrer au ciel. La Justice ajouta:—Si l'accusé a servi le Diable pendant trente ans, on doit l'excuser sur ce qu'il le faisait malgré lui. L'esprit malin s'était emparé de son corps, et nous savons qu'il n'obéissait qu'en murmurant à ce mauvais maître… C'est donc Satan qui est coupable de s'être posté dans le corps d'un chrétien, et d'en avoir fait son esclave! On n'est responsable que de ce qu'on fait librement.

Le Diable s'écria:—Il avait son ange gardien, qui lui conseillait de bien faire. C'était à lui de suivre les bons conseils, s'il avait de bonnes intentions. Vous savez qu'il est écrit: Chacun sera jugé selon ses œuvres[248]; et, je le répète, cet homme a fait tant de mal, qu'on ne se rappelle pas quel bien il a pu faire… Personne ne se présenta pour réfuter cette objection du Diable. Alors le Seigneur dit:—Qu'on apporte une balance, et qu'on pèse les bonnes et les mauvaises actions de cet homme. L'ordre du souverain juge s'exécuta à l'instant. La Vérité et la Justice dirent au pécheur:—Vous n'avez plus d'espoir que dans la mère de miséricorde, qui est assise auprès de Dieu. Invoquez-la de tout votre cœur; elle viendra à votre secours. Le pauvre homme fit sincèrement ce qu'on lui conseillait; et la sainte Vierge mit sa main sur le bassin de la balance, où étaient en petit nombre les bonnes actions. Le Diable, voyant qu'on le trompait, se cramponna au bassin des péchés, et chercha à l'entraîner par tout le poids de son corps. Mais la main de Marie fut plus forte que toute la personne du Diable. Elle sauva ce pauvre pécheur, et Satan fut obligé de se retirer les mains vides[249].

[248] St. Paul, épit. II, aux Corinth., chap. 5. Apocalypse, chap. 22.

[249] Legenda, opus aureum, Jac. de Voragine, auctum à Claud. à Rotâ. Leg. 114.

—Le Diable rencontra un jour saint Bernard. Comme ils se connaissaient passablement, ils lièrent conversation et firent un bout de chemin ensemble. Après avoir jasé sur divers sujets, le Diable se vanta de savoir sept versets des psaumes, qui avaient une vertu si salutaire, qu'en les récitant tous les jours, on était sûr d'aller en paradis, sans se mettre en peine de le mériter autrement.