Celui-ci vint raconter à son maître l'exemple de courage et de soumission dont il venait d'être témoin. Le marquis ne pouvait se lasser d'admirer la vertu de sa femme; mais lorsqu'il vit pleurer dans ses bras cette belle enfant, son coeur fut ému et peu s'en fallut qu'il ne renonçât à sa cruelle épreuve. Cependant il se remit et commanda au vieux serviteur d'aller à Boulogne porter secrètement sa fille chez la comtesse d'Empêche, sa soeur, en la priant de la faire élever sous ses yeux, mais de façon à ce que personne au monde, pas même le comte son mari, ne pût avoir connaissance de ce mystère. Le serviteur exécuta fidèlement sa commission. La comtesse se chargea de l'enfant et la fit élever en secret, comme le lui recommandait son frère.

Depuis cette séparation, le marquis vécut avec sa femme comme auparavant. Souvent il lui arrivait d'observer son visage, et de chercher à lire dans ses yeux, pour voir s'il y démêlerait quelque signe de ressentiment ou de douleur. Mais il eut beau examiner, elle lui témoigna toujours le même amour et le même respect. Jamais elle ne montra l'apparence de la tristesse et, ni devant lui ni même en son absence, ne prononça une seule fois le nom de sa fille.

VII

Seconde épreuve de Griselidis.

Quatre années se passèrent ainsi, au bout desquelles elle mit au monde un enfant mâle qui acheva de combler le bonheur du père et la joie des sujets. Elle le nourrit de son lait comme l'autre. Mais, quand ce fils bien-aimé eut deux ans, le marquis voulut le faire servir à encore éprouver la patience de Griselidis, à laquelle il vint tenir à peu près les discours qu'il lui avait tenus autrefois au sujet de sa fille.

Quelle mortelle douleur dut ressentir en ce moment cette femme incomparable, quand, se rappelant qu'elle avait déjà perdu sa fille, elle vit qu'on allait faire mourir encore ce fils, son unique espérance et le seul enfant qu'elle croyait lui rester! Quelle est, je ne dis pas la mère tendre, mais même l'étrangère qui, à une telle sentence, eût pu retenir ses larmes et ses cris? Reines, princesses, marquises, femmes de tous les états, écoutez la réponse de celle-ci à son seigneur, et profitez de l'exemple.

«Cher sire, dit-elle, je vous l'ai juré autrefois et je vous le jure encore: je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez. Quand, en entrant dans votre palais, je quittai mes pauvres habits, je me défis en même temps de ma propre volonté pour ne plus connaître que la vôtre. Que ne m'est-il possible de la deviner avant qu'elle s'explique? vous verriez vos moindres désirs prévenus et accomplis. Ordonnez de moi maintenant tout ce qu'il vous plaira. Si vous voulez que je meure, j'y consens; car la mort n'est rien auprès du malheur de vous déplaire.»

Gautier était de plus en plus étonné. Un autre qui eût moins connu Griselidis eût pu croire que tant de fermeté d'âme n'était qu'insensibilité; mais lui qui, pendant qu'elle nourrissait ses enfants, avait été mille fois témoin de sa tendresse pour eux, il ne pouvait attribuer son courage qu'à l'amour dévoué qu'elle avait pour lui. Il envoya, comme la première fois, son sergent fidèle prendre l'enfant, et le fit porter à Boulogne, ou il fut élevé avec sa petite soeur.

VIII

Troisième épreuve de Griselidis.