Au bout d'une année elle donna à son époux une fille qui promettait d'être un jour aussi belle que sa mère. Quoique le père et les vassaux eussent plutôt désiré un fils, il y eut cependant par tout le pays de grandes réjouissances.
V
Première épreuve de Griselidis
L'enfant fut nourrie au palais par sa mère; mais, dès qu'elle fut sevrée, Gautier, qui depuis longtemps s'occupait du projet d'éprouver son épouse, quoique de jour en jour, charmé de ses vertus, il l'aimât davantage, entra dans sa chambre en affectant l'air d'un homme troublé, et lui tint ce discours: «Griselidis, tu n'as point oublié sans doute quelle fut ta première condition avant d'être élevée au rang de mon épouse. Pour moi, j'en avais presque perdu la mémoire, et ma tendre amitié dont tu as reçu tant de preuves t'en assurait. Mais depuis quelque temps mes barons murmurent. Ils se plaignent hautement d'être destinés à devenir un jour les vassaux de la petite-fille de Janicola; et moi, dont l'intérêt est de ménager leur amitié, je me vois forcé de leur faire ce sacrifice douloureux qui coûte tant à mon coeur. Je n'ai point voulu m'y résoudre cependant sans t'en avoir prévenue, et je viens demander ton aveu et t'exhorter à cette patience que tu m'as promise avant d'être mon épouse.
--Cher sire, répondit humblement Griselidis, sans laisser paraître sur son visage aucun signe de douleur, vous êtes mon seigneur et mon maître; ma fille et moi nous vous appartenons, et, quelque chose qu'il vous plaise ordonner de nous, jamais rien ne me fera oublier l'obéissance et la soumission que je vous ai vouées et que je vous dois.»
VI
Constance de Griselidis.
Tant de modération et de douceur étonnèrent le marquis. Il se retira avec l'apparence d'une grande tristesse; mais, au fond du coeur, il était plein d'amour et d'admiration pour sa femme. Quand il fut seul, il appela un vieux serviteur attaché à lui depuis trente ans, auquel il expliqua son projet et qu'il envoya ensuite chez la marquise. «Madame, dit le serviteur, daignez me pardonner la triste mission dont je suis chargé; mais monseigneur demande votre fille.»
A ces mots Griselidis, se rappelant le discours que lui avait tenu le marquis, crut que Gautier envoyait prendre sa fille pour la faire mourir. Elle étouffa néanmoins sa douleur, retint ses larmes, et, sans faire la moindre plainte ni même pousser un soupir, alla prendre l'enfant dans son berceau, la regarda longtemps avec tendresse; puis, lui ayant fait le signe de la croix sur le front et la baisant pour la dernière fois, elle la livra au sergent.