Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l'avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu'il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des oeuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste, consolait les malheureux.
Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce qu'il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au roi, qui l'employa d'abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie d'un fauteuil d'orfévrerie fine; il fit appeler Éloi et fit peser devant lui une grande quantité d'or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda à Chlother la permission de lui montrer ce qu'il avait fait. «Si vite! dit le roi; il paraît que tu ne t'es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c'est pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela.» Un fauteuil, d'un travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe; tout le monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. «Seigneur, dit Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai employé toute la matière?--Oh! dit Chlother, je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n'as rien gardé pour toi.» Sur un signe d'Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce n'est plus beau que le premier. «Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient.» Les Francs qui étaient là n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la main en disant: «Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à Rueil [3] tes outils et tes serviteurs: j'irai de temps en temps m'amuser à voir comment tu t'y prends pour créer toutes ces merveilles.» En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l'ami de Chlother II, de sa femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.
Note 3:[ (retour) ] Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris. Grégoire de Tours en a parlé. On l'appela successivement Rotolajum, Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de toute sorte.
V
Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.
Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la première jeunesse de Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne ressemblait pas beaucoup à la nôtre. Ils passaient la moitié de leur journée à la chasse, accompagnés d'une foule de serviteurs qui leur faisaient comme une armée, et le reste du temps devant leur table, sur laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes exercices. Il n'était encore qu'un jeune enfant qu'il montait à cheval et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers et des cerfs qui remplissaient nos forêts.
Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de la grande forêt de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la forêt de Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l'estimait grandement parce que c'était l'animal à la fois le plus hardi et le plus sage. Si jamais il y eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu'on la pût considérer comme l'égale de l'homme, ce fut bien ce bon chien-là, qui d'avance, le matin, indiquait le temps qu'il allait faire, et par des signes non équivoques disait: «Il fera chaud» ou «Il pleuvra» ou même «il y aura défaut». Pour dire «Il fera chaud,» il tirait la langue longue d'un demi-pied et regardait Dagobert fixement; pour dire: «Il pleuvra,» il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui; pour dire: «Il y aura défaut,» c'est-à-dire «les chiens perdront la trace du gibier,» il courait dix ou douze fois autour de la chambre en changeant de direction à chaque tour. C'était un ami précieux, d'autant qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.
VI
Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.