Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin: Clippiacum [4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en face d'Asnières et qu'entourent à perte de vue des plantations de betteraves. Dagobert y vivait donc.

Note 4:[ (retour) ] Il faut se rappeler que les Franks n'étaient pas installés dans les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine n'était pas encore tout à fait morte.

Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là n'envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser personne sur les bords de la rivière; la plaine, moins exclusivement couverte de betteraves, ne s'arrêtait pas court devant les maisonnettes de Batignolles; elle s'élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y avait une forêt touffue; les prés l'entouraient d'un tapis moelleux qu'émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la chaussée d'Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson, abrité par les saules et les osiers, çà et là paré de touffes de myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de plus grands arbres élevaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas de plâtre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-là étaient toutes vertes: les lièvres y faisaient leurs gambades dans le thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, où est Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, était encore bois et prairie, prairie et bois jusqu'à Aubervilliers et bien au delà.

Il y a aujourd'hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets, et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le saint homme dont le nom a été donné à ce village était l'ami intime de saint Éloi, et, par conséquent l'un des amis intimes de Dagobert. La métairie du roi s'étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du fleuve. Oui, la métairie; de palais, de château, pas même l'ombre.

Une porte telle quelle, comme il y en a à l'entrée de toutes nos fermes. Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux, de mâchicoulis, de fauconneaux; à peine une sentinelle. Dagobert, il faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses pères.

XII

Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne. Sa renommée était allée bien plus loin: on parlait de lui à Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde; on lui envoyait, par respect, mille présents venus de l'Orient, de la Chine et de l'Inde: de l'or en poudre, du corail, des étoffes de crêpe, des châles, de l'ivoire, du baume, du thé, des perles et des éléphants.

Le bruit de sa renommée l'enivra, la splendeur des tributs qu'on lui envoyait l'éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. Il oublia les grands saints Denis, Rustique et Éleuthère; il ne donna plus d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'écouta ni Arnoul, ni Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d'or, aux pierres précieuses, aux animaux rares, aux luxueuses curiosités de l'Orient. Tout l'argent du trésor servit à l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y eût un palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa des vaisseaux qui allèrent chercher en Syrie des soieries et des parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa plus saint Éloi au règlement des affaires de l'État, mais à la fabrication des meubles les plus riches. Ses moeurs se corrompirent: il devint très-gros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin à l'ivrognerie; il prit plusieurs femmes; il cessa d'aller visiter les églises; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui s'appelaient César, Hercule et Bellérophon. Pour peu qu'on lui eût déplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de décollation. Ce qui lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et lorsqu'il avait à sa table quelque pauvre hère.