Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut; puis il s'arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un pareil crime excita l'indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen, sur l'ordre du roi.
Une guerre s'étant élevée vers les frontières de l'Est, Dagobert fut vaincu par les Vénèdes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank, nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles bulgares, chassées de l'Orient par les Avares, s'étaient réfugiées en Germanie et avaient demandé asile à Dagobert. Il leur avait assigné pour résidence le pays des Bavarois, et ces neuf mille familles, s'y étant disséminées, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les Vénèdes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine que ses vainqueurs, et quoiqu'il n'eût pas même un soupçon à concevoir sur leur conduite, dans un moment d'ivresse, il donna l'ordre de les faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fils de Frédégonde. L'ordre épouvante ceux qui le reçoivent; ils se le font répéter avant de le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui l'environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'échappa que sept cents personnes de ce carnage.
XIII
Le dernier festin joyeux de Dagobert.
Pour ne plus s'exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume; il rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il se décida à réduire à l'obéissance deux contrées des Gaules, qui dans leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons, conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs, ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient, pour les dépouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées; les Bretons et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour pour les y recevoir en suppliants.
C'était à l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée, couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de marbre. Les mets fument; le gibier même du roi repose sur un grand plat d'émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion; des parfums choisis sont allumés dans des réchauds; des guirlandes de roses s'enlacent autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l'accompagnent; ses trois chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui. Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre paysan, que le roi a depuis quelques jours fait son commensal.
Judicaël et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi leur dit: «Ah! ah! vous voici à mes pieds; nous verrons tout à l'heure ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table?» Certes, Judicaël était brave; il n'osa pourtant pas se placer à la droite de Dagobert, sur le siége qu'on lui avait préparé, et il alla s'asseoir à l'extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'étant emparée de lui, il se mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis, s'adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui: «Et toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je te confie aussi quelque gouvernement.» Tout le monde fit silence, parce qu'on attendait avec beaucoup d'anxiété les questions de Dagobert et les réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici quel fut leur dialogue.
«Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?
Babolein. De la paix.
--Et que pensent-ils de la gloire?