Après avoir marqué deux cercles sur le sol avec sa baguette, elle mit Sifroy au milieu de l'un des deux, et prononça sur lui certains mots dont le son épouvantable faisait dresser les cheveux; elle tourna trois fois à reculons autour de l'autre cercle, et arriva près d'un seau plein d'une eau noire et huileuse.

Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formées par le souffle s'effacèrent, elle appela le comte, qui regarda. Il fit trois génuflexions sur son ordre, et après chacune des génuflexions un tableau se montra sur la face de l'eau. La première fois il aperçut sa femme qui parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur; la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui promettait d'être sa femme lorsqu'on aurait empêché le retour du comte; la troisième fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et songeant aux moyens de se débarrasser de lui.

Quand un éléphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colère de Sifroy ne fût pas assez grande, tâcha, en éloignant l'image de Geneviève et son souvenir même, de lui ôter toute occasion de pitié et de faiblesse, et il réussit: le comte maudit son innocente épouse. Alors Golo lui dit qu'il était à craindre qu'en voulant punir son crime d'une façon trop éclatante, il n'en rendît l'horreur trop publique, et il le pria de lui remettre, à lui Golo, son fidèle intendant, le soin de sa vengeance, tandis qu'il se rendrait en sa maison à petites journées.

XIX

Geneviève est condamnée à mourir.

Golo, de retour au château, eut la sottise de révéler tout ce mystère à la nourrice. Il avait eu le soin de lui défendre d'en parler; mais la providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme fût plus discrète que les autres femmes, qui n'ont de silence que pour ce qu'elles ignorent. À peine eut-elle appris les détails des manoeuvres de Golo, qu'elle en fit part à sa fille. Celle-ci, qui n'était pas dépourvue de louables qualités, avait pitié des misères de Geneviève; elle pleurait lorsqu'elle se trouvait près d'elle. Un jour la comtesse lui demanda pourquoi elle était si triste.

«Ah! madame, répondit la pauvre fille, je suis triste à cause de votre malheur! Golo a reçu l'ordre de monseigneur de vous faire mourir.

--Eh bien, ma fille, dit la comtesse, il faut nous en réjouir; c'est une faveur que la mort, et je l'ai demandée à Dieu depuis bien longtemps. La seule chose qui m'inquiète, c'est le sort de mon enfant.

--Madame, il doit mourir avec vous.»

À ces mots, Geneviève resta comme frappée de la foudre; puis elle poussa un cri: «Ah! mon Dieu, dit-elle, souffrirez-vous que cette petite créature, qui n'a pas encore péché, soit frappée ainsi, et lui ferez-vous un crime du malheur de sa mère?»