«Ah! maudite femme! fallait-il si malheureusement attrister la joie de mes triomphes, si honteusement souiller la gloire que j'ai tâché d'acquérir pour toi? Devais-tu employer tant d'artifices pour couvrir ta perfidie, et devais-tu feindre une âme si pieuse lorsqu'elle était si criminelle? Eh bien! puisque tu n'as tenu compte de moi, de toi je ne tiendrai compte. Je n'épargnerai ni ton sang ni celui de ton enfant.»

Après avoir bien pensé à la vengeance qu'il devait tirer du crime de sa femme (et sans songer à douter des assertions de Golo), il appela le messager, et lui ordonna de dire à son intendant qu'il fallait que Geneviève fût étroitement enfermée et que personne ne pût la voir. Quant à Raymond le pourvoyeur, on n'avait qu'à inventer le plus atroce des supplices pour punir le plus hideux des crimes. Golo reçut avec plaisir les ordres de son maître. Il commença par se débarrasser de Raymond, et, sans chercher un supplice public dont il craignait l'éclat, il le fit empoisonner. Ce fut le premier acte de la tragédie.

XVIII

Golo et la sorcière de Strasbourg.

Ayant appris que le comte devait revenir bientôt, Golo alla au-devant de lui jusqu'à Strasbourg [18]. Il y avait dans le voisinage de la ville une vieille sorcière, soeur de sa nourrice, dont il crut devoir se servir. Il alla en sa maison, et la pria d'user de ses artifices de façon à ce que Sifroy crût ce qui n'avait jamais été. Tout étant ainsi concerté, il se rendit au-devant du palatin son maître, qui le reçut avec mille témoignages de bienveillance. Sifroy le tira bientôt à l'écart et lui demanda des nouvelles de l'état déplorable de sa maison. Ce fut alors que Golo feignit une vive douleur et laissa couler de ses yeux des ruisseaux de larmes. Le comte louait infiniment la conduite de son intendant.

Note 18:[ (retour) ] En Alsace, sur la rivière d'Ill, près du Rhin.

Enfin Golo lui dit: «Monseigneur, je ne crois pas que vous doutiez d'une fidélité que je voudrais vous témoigner au préjudice de ce que j'ai de plus cher et au prix de ma vie elle-même; mais si vous voulez avoir d'autres preuves de cette mauvaise affaire, j'ai le moyen de vous faire voir comment se sont passées les choses. Il y a près d'ici une femme fort savante, qui vous instruira autant que le permettra Votre Seigneurie.»

A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosité qui devait lui coûter des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison.

Sur le soir, le comte et son confident se dérobèrent du milieu de leur suite et se rendirent secrètement au logis de la sorcière. Le palatin lui mit dans la main une assez bonne quantité d'écus, et la conjura de lui faire voir tout ce qui s'était passé en son absence. La vieille rusée, qui voulait accroître son désir par un refus, feignit d'y voir des difficultés, et essaya de l'en détourner par mille raisons. Elle lui disait, par exemple, qu'il verrait peut-être des choses dont l'ignorance lui serait plus utile que la connaissance n'en était désirable, et qu'un malheur qui n'est pas tout à fait connu et n'est que soupçonné se trouve être par là moins affligeant. Tout cela n'était dit que pour aiguillonner Sifroy et rendre le piège plus sûr. Il répondit qu'il était résolu à tout connaître, quoi qu'il pût lui en coûter. Alors elle le prit par la main, et Golo de même, et elle les mena dans une cellule voûtée, pratiquée au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumière que deux grosses chandelles de suif verdâtre.