Golo essaya d'employer la femme qui portait à Geneviève sa nourriture; il la conjura de gagner le coeur de sa maîtresse et d'adoucir son esprit par tous les artifices dont elle pourrait s'aviser. Il espérait réussir par ce moyen; mais il se trompa, car il trouva que la vertu de Geneviève ressemblait à un rocher. Si les vents le battent, c'est pour l'affermir; si les flots le frappent, c'est pour le polir. Ni menace, ni flatterie, ni douceur, ni cruauté, rien ne la fit succomber.

XVI

Naissance de Bénoni dans la tour.

Cependant le terme arriva auquel Geneviève eut un fils. Abandonnée de tous, Geneviève devint mère au milieu d'une grande désolation. «Hélas! mon pauvre enfant, dit-elle, en quel triste moment viens-tu prendre ta part de la vie? Tu ne sais pas combien ta mère souffre de douleurs! Tu ne sais pas que mes misères seront les tiennes!» Et elle l'embrassait, et elle mouillait de larmes ses petites joues tremblantes.

Craignant que le besoin ou la rigueur de Golo ne le fit mourir bien vite et hors de la grâce de Dieu, elle l'ondoya et le baptisa du nom de Bénoni; puis elle lui fit des langes avec de vieux linges qu'on lui avait laissés.

XVII

Lettre de Golo à Sifroy.

Sifroy ignorait toutes ces choses. Golo, voyant qu'un fils était né à Geneviève et appréhendant le retour prochain de son maître, résolut de ne plus retarder l'achèvement du malheur de la comtesse. Deux mois environ après la naissance de Bénoni, il appela un des serviteurs qu'il avait trompés, et le chargea, après lui avoir donné ses instructions, de porter au comte palatin une lettre ainsi conçue:

«Mon noble seigneur, si je ne craignais de publier une infamie que je veux cacher, je confierais un grand secret à ce papier. Mais tous vos domestiques, et particulièrement celui-ci, ayant vu le zèle dont j'ai usé et les artifices qui ont trompé ma prudence, je n'ai besoin que de leur témoignage pour mettre ma fidélité en lumière et mon service en estime. Croyez tout ce que vous dira Herman le jardinier, et mandez-moi votre volonté pour que j'y obéisse.»

Nous avons dit que le comte était au siége d'Avignon quand il reçut les premières nouvelles de sa femme. Jamais on ne vit étonnement pareil à celui que montra le palatin en lisant la lettre de Golo et en entendant le discours du messager. Il ne méditait que de hautes et cruelles vengeances. De la stupéfaction il tombait dans la colère, de la colère dans la fureur, de la fureur dans la rage.