XXVI
Les bêtes fauves sont soumises à Geneviève.
C'était une chose ordinaire, dès son entrée dans la forêt, qu'une biche vînt allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne avec la mère et le fils, afin de réchauffer leurs membres glacés; mais, depuis cette dernière faveur, les renards, les lièvres, les louveteaux venaient jouer avec le petit Bénoni; la caverne de Geneviève était un lieu où les sangliers n'avaient pas de méchanceté et où les cerfs n'avaient pas de crainte: au contraire, on eût dit que notre sainte comtesse avait changé leur nature par la compassion qu'elle inspirait et qu'elle avait donné quelque sentiment de raison aux bêtes pour comprendre ses malheurs.
Un jour qu'elle habillait son fils d'un vieux haillon fait de feuillage, un loup l'aperçut: il partit aussitôt et alla égorger une brebis dont il apporta la peau à Geneviève, comme s'il eût eu assez de jugement pour voir qu'il fallait un vêtement chaud à Bénoni.
XXVII
Geneviève se voit dans une fontaine.
Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait auprès de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de l'eau à Geneviève et à son fils. Je ne sais si la comtesse s'était jamais regardée dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut une fois fixé les yeux, soit à dessein, soit par hasard, et qu'elle eut aperçu les rides de son front, elle eut de la peine à se reconnaître, le souvenir de ce qu'elle avait été lui ôtant la croyance d'être ce qu'elle était.
«Est-ce là Geneviève! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants eussent été pleins de flammes? Ce front coupé de mille rides me dit que ce n'est pas lui qui faisait honte à l'ivoire; ces joues flétries n'ont rien de pareil à celles qui étaient faites de roses et de lis.
«O cruelles douleurs! ô misères de ma vie! quelle étrange métamorphose vous avez faite! Répondez-moi, impitoyables maux: où avez-vous mis la neige de mon teint? Geneviève, Geneviève, pauvre Geneviève, tu n'es plus que la vaine ombre de toi-même!»
Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tâchait de se reconnaître dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinité toute semblable à ces nymphes qui, selon les discours des poëtes, habitent sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majesté. Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate, qui lui dit: