«Vraiment, ma fille, tu as bonne grâce à te plaindre de la perte d'un bien qui est extrêmement désirable, n'est-ce pas, à cause des avantages qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Geneviève, si tu ne l'avais jamais été, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beauté qui a été ton crime. Et quand même elle ne t'eût pas coûté de larmes, devrais-tu te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la désirer? Si tu savais combien la noirceur de ton teint te rend agréable à mon fils, tu aurais honte d'avoir été autrefois d'une couleur différente. Reviens donc à toi, ma fille; ne te plains plus de tes misères, puisque c'est de ces épines que tu peux composer ta couronne de gloire.»

A peine la reine du ciel eut-elle achevé sa remontrance, qu'une nuée plus belle et plus luisante que l'argent la déroba aux yeux de la sainte qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle qui sera une partie de la béatitude des élus dans le paradis; de confusion, pour avoir donné des regrets à sa beauté passée.

Elle murmura ces paroles:

«Mon aimable époux, vous voulez que Geneviève souffre jusqu'à la fin. Eh bien! j'en suis contente: je prétends demeurer aussi fidèle à vos divines volontés dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans les prospérités de ma fortune. Hélas! où serais-tu, mon pauvre coeur, si Dieu t'eût abandonné à tes propres inclinations? Sans doute la vanité te posséderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de m'avoir fait tant de grâces! Que pouvais-je espérer dans la maison de mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnête servitude? Ah! mon Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que votre saint nom soit béni d'avoir sauvé cette pauvre créature qui n'eût jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent été charmants, vos mouvements s'ils n'eussent été pleins de séduction. Je vous suis infiniment redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me paraît encore plus grande si je considère que vous m'avez contrainte d'être si heureuse contre ma volonté, me faisant dans la solitude une image du ciel.»

XXVIII

Inquiétudes et douleurs de Sifroy.

Pendant que Geneviève s'abandonnait à ces pieuses et innocentes joies, Sifroy n'avait ni contentement ni repos. La nuit ne lui présentait que de tristes fantômes; le jour ne l'éclairait que pour lui faire remarquer l'absence de Geneviève. Son esprit avait sans cesse des pensées mélancoliques, et son unique plaisir était dans la plus austère solitude.

Souvent on le voyait rêver en silence sur le bord des eaux, remarquant dans leur inconstance une image de l'agitation de son esprit. Et puis, comme si son humeur l'eût rendu sauvage, il se dérobait à ses serviteurs pour donner plus de liberté à ses soupirs dans l'horreur d'un bois. Sa conscience lui disait: «Tu as fait tuer ta pauvre Geneviève; tu as fait massacrer ton fils et ôter la vie à ton serviteur.» Et il s'écriait: «Geneviève, où es-tu?»

Cependant Golo fuyait la colère du comte; dès qu'il s'aperçut des vapeurs sombres qui chargeaient l'esprit de Sifroy, il partit pour un long voyage.

XXIX