Vision.
Un soir que le palatin était couché, il entendit quelqu'un qui marchait à grands pas dans sa chambre. Aussitôt il tira les rideaux de son lit, et, n'ayant rien aperçu à la lueur d'un peu de lumière qui restait dans la chambre, il tâcha de s'endormir; mais, un quart d'heure après, le même bruit recommença, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un grand homme, pâle et défait, qui traînait un gros fardeau de chaînes avec lesquelles il paraissait lié. Cette terrible apparition était capable de faire peur à un homme moins hardi que Sifroy; mais le comte, inaccessible à la crainte, demanda au fantôme ce qu'il voulait. L'esprit lui fit signe de venir à lui. Sifroy se sentit aussitôt mouiller d'une sueur froide. Il se leva néanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit jardin où le fantôme disparut tout à coup, et le laissa seul. La lune se cacha et il se trouva dans les ténèbres. Ne sachant ce que cela voulait dire, il regagna son lit à tâtons. A peine couché, il s'imagina qu'il avait ce grand homme, tout de glace, étendu à côté de lui. Puis le spectre le serra entre ses bras. Sifroy, épouvanté, appela ses serviteurs. On accourut, mais on n'aperçut rien.
Mais, dès le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin; il fit creuser le sol. Au lieu où avait disparu le fantôme, on trouva les os d'un homme chargé de fers. Quelqu'un des domestiques dit que c'étaient là les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on le fit enterrer et qu'on dît des messes pour son repos. Depuis ce temps-là on n'entendit plus de bruit, la nuit, dans le château; mais Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.
Il reconnut enfin que ces frayeurs étaient l'effet de quelque crime approuvé par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche: «Ah! Geneviève, que de tourments tu me causes!»
XXX
Geneviève et Bénoni dans les bois.
Cependant Bénoni, arrivait à sa septième année. Sa mère n'oubliait rien de ce qui pouvait servir à son instruction. Le matin et le soir elle le faisait mettre à genoux devant la croix, et jamais ne lui permettait de téter sa biche qu'après avoir prié Dieu à genoux. Une fois il lui dit: «Ma mère, vous me commandez souvent de dire: Notre père qui êtes aux cieux. Qui donc est mon père?
--Ah! mon cher fils, cette demande est capable de faire mourir votre pauvre mère.»
Elle se pâma en effet; puis se relevant, elle l'embrassa et dit: «Mon enfant, votre père, c'est Dieu: le ciel est le lieu où il demeure.
--Me connaît-il bien? reprit l'enfant.