Un chevalier qui était là, voyant le duc en cette grande douleur, lui dit: «Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire venir devant vous, en la présence de toute votre cour. Vous lui défendrez de faire dorénavant le moindre mal, lui disant que, s'il désobéit, vous le ferez emprisonner et ordonnerez justice.»

Le duc écouta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parlé sagement. Il envoya aussitôt des gens par le pays pour chercher Robert, et leur commanda de l'amener devant lui.

Robert, qui était dans les champs, apprit que le peuple s'était plaint à son père et que le duc avait commandé qu'il fût pris et mené devant lui. Sa colère fut grande; et à tous ceux qu'il rencontrait, même aux messagers de son père, il creva les yeux. Quand il les eut ainsi aveuglés, il leur dit par moquerie: «Mes amis, vous en dormirez mieux; allez dire à mon père que je ne fais guère attention à ses ordres, puisque, en dépit de lui et de ce qu'il me mande, je vous ai crevé les yeux, comme vous devez le savoir.»

Les messagers qui avaient été envoyés pour amener Robert retournèrent en pleurant vers le duc et lui dirent: «Voyez, seigneur, comme votre fils nous a aveuglés et mal accommodés.» Le duc fut fort fâché des nouvelles qu'il avait apprises, et il commença à songer à ce qu'il devait faire pour venir à bout de son fils.

X

Comment le duc de Normandie fit faire commandement par tout
son pays que Robert fût pris et mené en prison, lui et ses
compagnons.

Il réunit son conseil et dit: «Seigneurs, ne pensez plus à cela; car je vous certifie, vu la grande rébellion de Robert et ce qu'il a fait aux messagers, que jamais il ne reviendra vers nous; mais il est nécessaire de punir les maux qu'il a faits, comme le veulent la raison, les lois et la justice.»

Ayant ainsi parlé, il envoya incontinent, par toutes les villes du duché, crier, publier et commander, de par lui, à tous les sergents, justiciers et officiers, qu'ils fissent diligence pour prendre Robert et l'enfermer, et avec lui tous ceux qui étaient de sa bande et qui l'aidaient à mal faire. Cet édit fait et publié par le duc vint à la connaissance de Robert le Diable, et peu s'en fallut qu'il ne perdît la raison. Il grinçait des dents et jurait qu'il ferait la guerre au duc son père, et qu'il le mettrait à mal: en quoi le diable le conseillait.

XI

Comment Robert le Diable établit une maison dans un bois
ténébreux et obscur, et là, fit des maux sans nombre.