Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur et ténébreux, où il alla établir sa résidence. Or ce lieu était presque inhabitable et plus périlleux qu'on ne saurait dire. Robert fit assembler avec lui tous les mauvais garçons du pays et les retint pour le servir; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, épieurs de chemins, brigands de bois, et gens bannis, gens excommuniés, désireux de mal faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui vivaient alors sous les cieux; Robert en fit une grande troupe, dont il était capitaine.
En ce bois, Robert et ses compagnons faisaient des maux innombrables et sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et détruisaient les marchands; nul n'osait aller dans les champs à cause de la crainte qu'on avait d'eux; chacun tremblait de peur; tout le pays était pillé par Robert et ses compagnons; nul n'osait sortir de son logis: car aussitôt on était pris et enlevé par eux, et les pauvres pèlerins qui passaient par le pays étaient saisis et mis à mort.
Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis craignent les loups; car, à la vérité, ils étaient tous des loups, ravissant et dévorant ce qu'ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable mena en ce lieu une très-mauvaise vie avec ses compagnons; à toute heure il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jeûna, que ce fût grande vigile, carême ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la chair, le vendredi comme le dimanche. Mais après que lui et tous ses gens eurent commis une foule de crimes, il eut lui-même à souffrir beaucoup, comme vous verrez ci-après.
XII
Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.
Or, durant le temps où Robert le Diable était en ce bois avec ses meurtriers et pilleurs d'églises, pires que dragons, loups et larrons, il n'avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni Dieu ni diable. Un jour qu'il avait grande volonté de mal faire, il s'en alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou quelqu'un qu'il pût tourmenter, comme il avait accoutumé; quand il fut dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son épée. Ils ne lui voulurent opposer aucune résistance; mais ils souffrirent et endurèrent pour l'amour de Dieu tout ce qu'il leur voulut faire; puis, quand il eut tout tué, il dit en se riant d'eux: «J'ai trouvé une belle nichée.»
Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dépit de Dieu et de la sainte Église. Il voulait mettre tout le monde en sa sujétion. Après qu'il eut fait cette méchanceté, il sortit de la forêt comme un diable forcené et pire qu'un enragé; et ses vêtements étaient tout rouges et teints du sang de ceux qu'il avait tués.
XIII
Comment Robert s'en alla au château d'Arques vers sa mère,
qui y était venue dîner.
Une fois Robert arriva dans le voisinage du château d'Arques [30]; en chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse sa mère devait venir dans le château. Quand il fut tout à fait près de la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se retiraient dans l'église. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant lui, commença à penser en lui-même, et dit en pleurant: «Mon Dieu, d'où vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le plus infortuné homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hélas! je conçois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis haï de Dieu et du monde.»