Robert vécut longtemps en cet état; et le chien, qui connaissait que pour l'amour de Robert on lui donnait à manger plus que de coutume, se prit à l'aimer très-fort, et à toute heure du jour lui faisait fête et caresse.

XXI

Comment le sénéchal de l'empereur assembla grand nombre de
Sarrasins pour faire la guerre à l'empereur, parce qu'il ne
voulait pas lui donner sa fille en mariage.

Le temps de la pénitence de Robert dura sept années environ, durant lesquelles il contrefit le fou et le muet en la maison de l'empereur. Celui-ci avait une fille qui était muette et jamais n'avait parlé. Nonobstant cela, le sénéchal de l'empereur, qui était un puissant seigneur, l'avait fait demander et la voulait avoir pour femme. Mais l'empereur, sentant que c'eût été ternir l'honneur de sa race, n'y voulut point consentir. Le sénéchal en fut mécontent contre l'empereur et en eut grand chagrin, songeant en lui-même qu'il lui ferait la guerre. Il commença donc à assembler une grande armée pour faire la guerre à l'empereur; car il lui semblait bien que par la force il aurait bientôt conquis tout l'empire; il fit grand amas de Sarrasins, et, avec toute sa compagnie, il vint auprès de la ville de Rome et voulut l'assiéger. L'empereur appela tous ses barons et toute sa chevalerie, et tint conseil avec eux, disant: «Seigneurs, avisons à ce que nous pouvons faire contre ces misérables Sarrasins qui nous viennent assiéger et faire outrage, ce dont j'ai grande douleur; car ils tiennent déjà tout le pays en leur sujétion, et nous tueront tous, si Dieu ne nous aide par sa grâce et sa miséricorde. Aussi je vous prie de trouver moyen de les détruire, afin qu'avec une puissante armée nous les allions assaillir, et que nous les empêchions de séjourner plus longuement.»

Alors les barons et les chevaliers, qui étaient tous de même opinion, dirent: «Sire, vous avez sagement parlé; nous sommes tous d'accord et prêts à défendre tous vos droits; et nous ferons tant qu'avec le plaisir de Dieu nous les ferons tous mourir de male mort [34]; et ils maudiront l'heure où ils entrèrent en cette vie d'ici-bas.»

Note 34:[ (retour) ] De mauvaise mort, de mort cruelle.

L'empereur fut joyeux de la réponse des barons; et aussitôt il fit crier par la cité de Rome que tous les hommes qui pourraient porter les armes eussent à se tenir prêts, afin d'assaillir les musulmans et de les faire tous mourir. Incontinent chacun se rendit vers l'empereur pour l'accompagner. Ils allèrent ensemble, en belle ordonnance, assaillir les Sarrasins; l'empereur y était en personne. Mais, quoique la puissance des Romains fût grande, ils eussent été défaits si Dieu ne leur eût envoyé Robert pour les secourir.

XXII

Comment Dieu envoya par un ange un cheval et des armes
blanches à Robert pour aller secourir les Romains.

Quand le jour fut venu où l'empereur et les Romains devaient avoir maille à partir [35] avec les Sarrasins, gens du sénéchal, Robert était allé à la fontaine où il était accoutumé de boire. Il vint une voix du ciel qui parlait doucement, disant: «Robert, Dieu te mande que sur-le-champ tu t'armes de ces armes blanches, que tu montes sur ce cheval que je t'amène et que tu ailles secourir l'empereur.»