Note 35:[ (retour) ] Maille à partir, maille à partager. La maille était une pièce de monnaie de valeur extrêmement petite, de sorte qu'il était impossible de partager réellement cette valeur en deux et que cela devenait forcément une occasion de querelle.
Robert ne put songer à désobéir au commandement que l'ange lui fit; il s'arma aussitôt des armes blanches que l'ange avait apportées, puis monta sur son cheval. La fille de l'empereur était aux fenêtres, par lesquelles on pouvait voir dans le jardin où est la fontaine. Elle vit comment Robert s'était armé. Si elle eût pu parler, elle n'eût pas manqué de le révéler; mais elle était muette.
Robert, ainsi armé et monté, s'en fut vers l'armée de l'empereur, que les Sarrasins serraient de bien près; car, si Dieu et Robert n'y eussent travaillé, l'empereur aurait été défait et tous ses gens eussent été mis à mort. Mais, dès que Robert fut arrivé, il se mit en la plus grande mêlée des Sarrasins et commença à frapper à droite et à gauche sur les ennemis. Là vous l'eussiez vu trancher têtes, couper bras et faire tomber gens et chevaux par terre. Il ne frappa pas un coup qu'il ne mît à mort quelqu'un de ces Sarrasins. Ainsi Robert tellement travailla, que le champ de bataille demeura à l'empereur.
XXIII
Comment, après que Robert eut défait les Sarrasins,
il retourna à la fontaine.
Lorsque le champ et l'honneur de la bataille furent ainsi demeurés à l'empereur aidé de Robert, celui-ci retourna tout armé sur son cheval à la fontaine et se désarma; puis il mit ses armes sur le cheval, qui aussitôt s'évanouit. La fille de l'empereur, qui voyait cela, en était fort étonnée; elle l'eût volontiers dit; mais, vous le savez, elle ne pouvait prononcer mot, et jamais n'avait parlé.
Robert avait le visage tout égratigné des coups qu'il avait reçus en la bataille; mais il n'en avait pas rapporté d'autre mal.
L'empereur, tout joyeux, remercia Dieu de ce qu'il lui avait donné la victoire et retourna en son palais. Quand ce fut l'heure de souper, Robert se présenta à l'empereur, ainsi qu'il en avait l'habitude, contrefaisant le fou et le muet. L'empereur, qui regardait volontiers Robert, vit qu'il était blessé et crut que c'était là l'ouvrage de ses serviteurs. Aussi, dit-il en colère: «Il y a ici de mauvaises gens; car, tandis que nous étions à la guerre, on a battu ce pauvre homme, et c'est un grand péché, puisqu'il ne fait de mal à personne et ne dit du mal de personne, étant aussi débonnaire et d'aussi bon commerce que cela se peut.»