Un chevalier répondit: «Oui, seigneur, tandis que nous étions à la bataille, les gens qui sont restés ici lui ont fait ces blessures.» L'empereur défendit à tous ses gens de le toucher.

Après quoi il interrogea tous ses chevaliers pour savoir s'ils connaissaient celui par lequel ils avaient été secourus, et sans lequel ils étaient perdus. «Je ne sais, dirent-ils, qui il peut être, mais sans lui nous étions tous déshonorés. C'est le plus vaillant et hardi chevalier que jamais on ait vu. Quel qu'il soit, il y a en lui grande vaillance.»

En entendant ce langage, la fille de l'empereur s'approcha de son père et lui fit des signes pour expliquer que c'était par Robert qu'ils avaient eu la victoire. L'empereur n'entendait pas le langage de sa fille. Il fit venir sa maîtresse devant lui, pour savoir ce qu'elle voulait dire. La maîtresse entendit ce que la princesse disait et le fit comprendre à l'empereur en cette sorte: «Votre fille veut dire que ce fou a tant fait, que sans lui vous eussiez été vaincu et eussiez perdu la bataille; que c'est par lui que vous avez eu gain de cause contre vos ennemis, et qu'il a combattu de façon à gagner la victoire.»

L'empereur se prit à rire et se moqua de ce que la maîtresse disait; et de cela il se courrouça et lui dit: «Vous devriez bien lui enseigner à se bien conduire; vous me la gâtez, et il vous en cuira si vous n'y prenez garde. Ce serait grand abus de penser que ce fou, qui est un vrai innocent [36], se fût comporté ainsi en homme de coeur et de sens, vu qu'il n'a ni force ni pouvoir.»

Note 36:[ (retour) ] Une âme simple.

Quand la jeune fille eut ainsi entendu parler son père, elle se retira, quoiqu'elle sût bien comment la chose était arrivée. La maîtresse la suivit, à cause de la grande peur que les paroles de l'empereur lui causaient. Rien ne fut donc connu jusqu'à ce que le sénéchal, ayant rassemblé des forces plus considérables, vint derechef assiéger Rome. Et, de fait, il eût écrasé les Romains sans le chevalier qui les avait secourus autrefois, et qui vint encore les secourir par le commandement de l'ange. Il se comporta si vaillamment qu'il battit tous les Sarrasins. Il n'y avait homme si hardi qui osât l'attendre. Tous ses ennemis, il les menait devant lui comme un loup fait un troupeau de brebis. Tout le monde en était ébahi, car il frappait sur cette canaille comme le boucher sur la chair de boucherie, et nul n'échappait. Chacun des gens de l'empereur prenait garde à ce chevalier; mais, quand la bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint, hormis la fille de l'empereur, qui vit Robert s'armer et se désarmer comme la première fois; mais elle garda le secret.

XXIV

Comment Robert gagna la troisième bataille, où tous
les Sarrasins furent tués.

Peu de temps après l'armée des Sarrasins revint, avec une plus grande puissance, devant la cité de Rome. Mal leur en prit, car ils y demeurèrent tous, grâce à Robert.

Avant que l'empereur allât les combattre, il manda ses chevaliers et leur ordonna, si le chevalier blanc revenait, de faire tout leur possible pour le prendre, afin qu'il sût de quelle nation il était. Les chevaliers répondirent qu'ils le feraient.