Après souper, les joueurs d'instruments vinrent et commencèrent à danser. Le roi anglais désirait bien voir le jeune roi de France; néanmoins, après avoir joyeusement passé le temps, il se retira, et ses gens furent charmés de l'honneur que la reine leur avait fait.

Lorsque le jeune roi revint, il commença à louer grandement la reine du bon traitement qu'elle leur avait fait; mais, quant à la reine, il lui était revenu le souvenir des paroles que le feu roi son mari avait dites quand il revint d'Espagne, et comme quoi il avait accepté pour son fils la fille du roi d'Espagne. Elle lui en parla donc. Il fut ému, et prenant sur-le-champ résolution de l'avoir pour femme, il dit: «Pour que le roi d'Angleterre ne sache pas notre dessein, qui est juste, et pour qu'il ne me prévienne pas, je le suivrai et changerai mon nom; et je ferai aussi aller une armée à moi par une autre route, lui donnant, sans qu'il y paraisse, des ordres et des nouvelles. Quand je serai par delà les monts, je verrai ce qu'il y aura à faire et le ferai. Et ainsi, ma mère, je vous prie de me donner votre avis, car je ne suis pas si arrêté en mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil.»

Quand la reine ouït si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse, et aussi ceux du conseil le furent, et elle dit: «Mon fils, il me semble que vous avez sagement pris votre décision. Je veux pourtant que vous fassiez ce voyage en aussi haut rang que faire se pourra, car votre père en revint avec grand honneur et en triomphe.»

Pour abréger, les conseillers furent de même opinion, et, quand tout fut bien conclu, on ordonna que le roi ne verrait point le roi d'Angleterre, sinon secrètement et sans en être vu, afin qu'il ne fût pas connu de lui, et que les plus belles bagues, chaînes, colliers et autres choses nécessaires pour les cadeaux de noces, seraient portés en Espagne; qu'on en laisserait toutefois une partie pour aider l'Anglais à se fournir, et enfin que la reine retiendrait celui-ci sept ou huit jours en fêtes, jusqu'à ce que son fils fût prêt à partir.

Le duc d'Orléans eut charge de faire préparer tout ce qui était nécessaire. On prit les plus honnêtes barons de la maison du roi, tous de son âge, et encore cent jeunes gens fort beaux, qui se firent tous habiller du mieux qu'ils purent. Et le roi retourna au bois de Vincennes, priant le duc d'Orléans de faire diligence, et qu'aussitôt que les barons et les pages seraient prêts, on les amenât au bois. Cependant les ducs d'Orléans et de Bourbon firent apprêter deux mille hommes des principaux du royaume et quatre mille archers, avec tous les ustensiles de cuisine et autres choses nécessaires, même plusieurs gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou de bahuts qu'ils menaient, et dans lesquels étaient des draps d'or et de soie, avec d'autres richesses sans nombre; d'habiles tailleurs suivaient ces chariots. Durant ce temps, la reine entretint le roi anglais de son mieux, en attendant que son fils fût prêt.

Le roi d'Angleterre faisait, de son côté, chercher des draps de soie et d'or; mais il en trouva peu, et les plus beaux étaient pris. Néanmoins il ne s'aperçut de rien, à cause du soin qu'on eut de cacher les mouvements de l'entreprise du jeune roi de France.

XV

Comment les cent pages et les cent barons, tous montés et
habillés de même, arrivèrent devant le roi de France au bois
de Vincennes.

A la fin, les cent barons et les cent pages vinrent bien équipés et habillés. Ils étaient tous vêtus d'un velours brodé de fin or; leurs pourpoints étaient de satin cramoisi, magnifiques et bien en point; mais le roi était le plus beau de tous.