Donc laissons là les étymologistes et leurs étymologies saugrenues. Ce sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne peut pas dire à propos de ces deux échantillons de la coquetterie française, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne définit pas ce qui est net, vif et beau. La seule façon de comprendre ce monde des grisettes parisiennes, monde à part dans le monde, c'est de le voir de près. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour de vous quelle est la première femme éveillée dans ce riche Paris qui dort encore: c'est la grisette! Elle se lève un instant après le jour, et tout de suite la voilà qui se fait belle pour toute la journée. Son ablution de chaque jour est complète, ses beaux cheveux sont peignés de fond en comble: ses vêtements sont reluisants de propreté; je le crois bien, ma foi! c'est elle-même qui les a faits, elle-même qui les a blanchis. En même temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite; elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possède, elle décore sa misère comme d'autres femmes ne sauraient pas décorer leur opulence. Ceci fait, elle jette un dernier coup d'œil sur son miroir, et quand elle s'est bien assurée qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'était hier, elle s'en va à son travail. En effet, et voilà ce qu'elles ont de touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en même temps un petit être charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient alors tout autre chose; elle sort tout à fait de cet honnête département des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la sépare du vice parisien.—De celle-là nous n'en parlons pas, elle gâterait notre sujet.
Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne à tout, qui sait tout, qui peut tout. Une légion de fourmis travailleuses suffit à produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits êtres fluets, actifs et pauvres, Dieu le sait! elles opèrent autant de prodiges que des armées. Entre leurs mains industrieuses se façonnent sans fin et sans cesse la gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles donnent la vie, elles donnent la grâce, l'éclat: elles les créent, pour ainsi dire, et, ainsi créées, elles les jettent dans toute l'Europe; et, croyez-moi, cette innocente et continuelle conquête à la pointe de l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conquêtes à la pointe de l'épée.
Ils se répandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus belle partie du genre humain; leurs doigts légers exécutent comme en se jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice des femmes dans leurs plus ingénieux accès de coquetterie peut inventer, nos charmants artistes l'exécutent. Elles règnent en despotes sur la parure européenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le tablier des bergères. Et faut-il que ce goût français soit universel pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront pauvres comme leurs mères, deviennent ainsi les interprètes tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Détruisez cette race intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grâce européenne; déjà je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vêtues au hasard, c'est-à-dire mal vêtues, et qui s'écrient en soupirant: Où allons-nous?
Dans cette position à la fois élevée et subalterne, et placées, comme elles le sont, entre le luxe le plus exagéré des puissants de ce monde et leur propre misère à elles-mêmes, certes, il faut à ces pauvres filles bien de l'esprit et bien du courage pour résister à la fois à ce luxe et à cette misère. Car à peine descendue du cinquième étage qu'elle habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans les maisons les plus somptueuses; là, elle règne; là, elle dicte ses lois et sans appel; pendant tout le jour elle préside à la coquetterie des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces cadavres, souvent très-laids, des tissus les plus précieux; elle sait à fond tous les déguisements de ces beautés si souvent trompeuses. Que de tailles contrefaites elle a réparées! que de maigreurs elle a dissimulées! que de laideurs elle a fait paraître charmantes! et quand l'idole est ainsi parée par ces pauvres mains si blanches et si gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les fêtes resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui est adorable, sans songer que l'ouvrière qui l'a faite est cent fois plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a créée, et qui se dit à elle-même avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela! Oui, certes, c'est là une de ces immenses tentations auxquelles résisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend très-bien qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probité le sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure et inconnue qu'elle était, devenir l'admiration et l'amour des hommes, si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze créé par son aiguille, renoncer ainsi à ses admirables et faciles conquêtes, voilà, certes, le plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est achevée; les fleurs sont prêtes pour la chevelure, la gaze transparente pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le bas brodé pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc empêche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon léger, de réaliser les plus beaux rêves et d'entraîner à sa suite l'admiration des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vêtue, elle devient tout d'un coup la reine du monde, elle marche l'égale des plus belles; sa jeunesse brille de tout son éclat; elle est l'orgueil de nos fêtes, la joie de nos théâtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert: rien ne doit résister à son triomphe. Victoire! victoire! plus de travail! plus de misère! Mais non, cette humble pauvreté ne sera pas vaincue: elle résistera à cette tentation chaque jour renouvelée; la noble héroïne rendra sans murmurer cette parure à celle qui la paye, et elle se consolera avec ses chansons, sa gaieté et ses vingt ans.—Ou bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt ans, qui ont manqué d'une robe pour être adorées, sont renfermées à la Salpêtrière! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne à la grisette pour prix de tant de travaux, de tant d'héroïsmes, de tant de folies qui la tuent? Hélas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifiée à ces passions dévorantes, est presque aussi peu payée que nos Alexandres et nos Césars à quatre sous par jour. Pour se vêtir, pour se nourrir, pour se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fenêtre, pour le mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes qu'elle achète chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien tenue, pour cette élégance soutenue des pieds à la tête, dont serait fière plus d'une reine de préfecture, la grisette parisienne gagne à peine de quoi fournir chaque jour au déjeuner d'un surnuméraire du ministère de l'intérieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien, elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour.
Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutôt dans ce modeste sentier, semé de tant de fleurs des champs et de tant d'épines, qu'elle parcourt d'un pas si léger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits bonheurs à sa taille et à son usage. Elle se pare de cet or que fabrique à si peu de frais la médiocrité, et l'or de cette mine est plus inépuisable que toutes les mines du Pérou. Elle est contente de peu, elle est contente de rien! La poésie et l'amour, ces deux anges qui consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient à la poésie par sa misère d'abord et ensuite par sa profession, elle tient à l'amour par ses grâces naturelles et sa beauté sans fard. La grisette est la providence de cette race à part et imberbe, l'honneur, l'esprit et le tapage de nos écoles, qu'on peut appeler à bon droit le printemps de l'année; elle est l'amour souriant et désintéressé des poëtes sans maîtresses, des orateurs en herbe, des généraux sans épée, des Mirabeaux sans tribune; tout jeune homme qui vit à Paris d'une maigre pension paternelle et d'espérance est de droit le vainqueur et le tyran de ces jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche communauté fondée sur l'amour, sur l'économie et le travail, chacun des deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un grand appétit, et par-dessus le marché un grand fonds d'insouciance, tous les adorables ingrédients du bonheur; on travaille chacun de son côté toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un dissèque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci débrouille les textes de Justinien, celle-là redresse tous les torts féminins qu'on lui présente; à peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; à peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la glace est recouverte d'un rideau à demi entr'ouvert. Mais le dimanche venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le magasin et le livre sont fermés! Liberté, liberté tout entière; c'est le jour où il est riche, c'est le jour où elle est belle, c'est le jour où ils s'aiment à ciel et à cœur ouverts. Allons, notre royaume légitime, la vallée de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duché de Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comté de Saint-Germain va grimper jusqu'à notre cinquième étage par le chemin de fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes épargnes dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton écharpe la plus rose; prends l'ombrelle que Louise a oubliée chez toi l'autre jour, et en avant! Et les voilà qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place, à ces innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux, ils savent que le dimanche appartient à l'étudiant et à la grisette; et ainsi dans les campagnes, l'été, dans la ville, l'hiver, ils sont les maîtres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois, ils remplissent les théâtres; toutes les fleurs des champs et toutes les larmes du mélodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de règne dans l'année. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si longtemps?
Ainsi se passe cette dernière jeunesse du jeune homme; il marche ainsi appuyé sur cette blanche épaule jusqu'à ce qu'il arrive à être quelque chose, médecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne, l'amour s'en va, il dit adieu à la folle et douce maîtresse de ses beaux jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne à cette misère si facile à porter quand on est deux, il change ce cœur aimant contre quelques arpents de vigne, ou les quelques sacs d'écus dont se compose une dot de province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle pleure, elle se résigne, elle se console, quelquefois elle recommence, souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du poëte amoureux au mari brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misère à l'indigence brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide: heureusement elle ne meurt pas sans laisser après elle une assez bonne provision de grisettes et de gamins de Paris.
Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses, de peur de tomber dans l'abîme. Quelle est la rose la mieux épanouie que n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mûr qui ne porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas la même pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu comme l'entendent les moralistes: je veux à ce propos vous raconter l'histoire de Jenny, la bouquetière.
Cette Jenny a fait un métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant, comme elle avait un bon cœur et une belle âme, il faut qu'elle ait, sa biographie à part, une page dans ce recueil d'artiste. Jenny a été si utile à l'art!
Je dis Jenny la bouquetière, parce qu'elle vint à Paris vendant des roses et des violettes pâles comme elle, la pauvre enfant! Pour le débit des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places à Paris: l'Opéra, le soir, quand l'harmonie étincelle, quand le gaz éclate, quand les femmes riches et parées s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir à part soi un magasin de roses et de violettes, le débit est sûr. Mais quand vint Jenny à Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts, des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop réelle de la poésie académique; des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à espérer pour Jenny.
Jenny la bouquetière se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards, des roués de la bourgeoisie, qui firent des quolibets à Jenny, qui l'accablèrent de mots à double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misérable état à tout prix.