Celui-là, et sauf les exceptions que nous avons indiquées tout à l'heure, descend sans honte comme sans vanité d'un père inconnu et d'une mère dont il a perdu la trace. Les souvenirs de son enfance ne lui rappellent communément que des jeux de bouchon, de pigoche, et des escalades de lanternes et de parapets, pour bien voir des guillotinés; il croit être né en Bourgogne; il s'est élevé... comme s'élèvent les champignons et les orties.—La garde-malade est ronde et grasse; elle roule plutôt qu'elle ne va-t-en en ville; l'infirmier est maigre et sec. Les malades doivent toujours être tentés de lui répondre: guéris-toi toi-même.—La voracité de la garde-malade se contient toujours dans les limites des choses succulentes et sucrées.—L'infirmier, quand il lui plaît de déployer sa puissance digestive, s'attaque à toutes les substances. Nous avons parlé plus haut de sa gourmandise; ce n'est là qu'un défaut du caractère; mais, hélas! les organes eux-mêmes de Jean se mêlent parfois de se dépraver, et alors cette gourmandise prend un développement surhumain. On a vu des infirmiers engloutir la portion d'une salle presque entière, et leur voracité dépasser les bornes de l'honnête et du possible: appétit bien digne des miasmes qui l'irritaient!
Nous nous apercevons à regret que jusqu'ici nous avons dit beaucoup de mal de l'infirmier; il ne faut pas qu'il nous en veuille: médire est aussi une maladie. Nous nous empressons de convenir que l'infirmier rend souvent des services signalés à l'humanité souffrante, et que, lorsqu'il lui prend fantaisie de se montrer sobre, intelligent et soigneux, il peut beaucoup pour l'adoucissement, voire même pour la guérison de certains malades.—En réfléchissant même, je serais presque tenté de rétracter une partie du mal que j'ai dit de mon héros.
A propos de héros, je dois vous avertir que l'infirmier militaire diffère du civil; d'abord le premier est revêtu d'un uniforme, et tout le monde sait les graves modifications que cette simple circonstance apporte d'elle-même à un individu. On pourrait recueillir aux Invalides les éléments de son histoire intéressante; on découvrirait peut-être un triste revers à la médaille d'Iéna, d'Austerlitz et de Friedland.
L'infirmier vous représente l'homme du monde le mieux fixé sur le genre de maladie dont il doit mourir; là-dessus, on ne saurait le tromper; c'est le résultat de son expérience et le couronnement de tous ses travaux. Une fois qu'il a bien reconnu son mal, ne croyez pas qu'il s'occupe de le guérir, pas si simple; il met son orgueil à le caresser, à lui donner toutes les facilités imaginables, et meurt ordinairement par où il a le plus vécu, par l'estomac et les entrailles.—En mourant, il lègue sa pipe au numéro qu'il affectionne le plus, et son corps à l'amphithéâtre; le cimetière lui paraît un abus;—les tombes, un obstacle à la circulation;—la sépulture, une recherche et une faiblesse de petit-maître; le Père-Lachaise,... il en trouve l'emplacement délicieux pour un Tivoli d'été.—Jean recommande seulement à l'interne qu'il croit le plus habile de se charger de son autopsie; il invite d'ailleurs tous les externes et tous les roupious[15] à manger un morceau: cela signifie, en style d'amphithéâtre, qu'il les invite à prendre, celui-ci un bras, celui-là une jambe, qui un pied, qui la main, qui la tête.—Quant à ses dents, s'il lui en reste, il ne peut pas en disposer plus que de ses cheveux:
C'est l'inévitable part des garçons.
Et son âme?
On ne peut penser à tout: l'infirmier a coutume de ne pas s'en préoccuper; les bonnes sœurs s'empressent de prier pour elle.—Mais nous croyons que la malheureuse a pris les devants, et qu'elle est déjà allée au diable,—où nous conjurons nos lecteurs de ne pas nous l'envoyer chercher ou rejoindre. Nous leur en témoignerons notre reconnaissance en leur souhaitant de n'avoir jamais que leur mère, leur sœur, leur femme ou leur maîtresse pour infirmier.
P. Bernard.