Je n'aimais plus, j'étais triste et rêveur,
Ne touchant plus à mon luth sonore.
Avec pitié l'Amour vit ma douleur.

LE PAPA.

Tu n'aimes plus, tu veux chanter encore.

LA DEMOISELLE.

Je n'aime plus, je veux chanter encore.

LA MAMAN, aigrement.

Asseyez-vous, mademoiselle; on a assez de vos chansons. (La demoiselle pleure.) Je vais envoyer les pleurnicheuses tout à l'heure à la porte.

Touchant effet de l'harmonie dans les familles!

A Paris, de semblables scènes ne se présentent que rarement. Ici, les délits musicaux se commettent avec préméditation. Les dilettanti amateurs, de tout âge et de tout sexe, ne se présentent en société qu'après avoir longuement et laborieusement préparé leurs morceaux. Ils ont soin également de choisir leurs victimes. Méfiez-vous des billets d'invitation se terminant par cette formule: On fera un peu de musique. Ce sont de véritables guet-apens.

A tout prendre, nous préférons encore l'ancien usage des chants entre la poire et le fromage aux modernes réunions dans un salon tout exprès pour y subir de la musique de famille ou de voisinage. A table, du moins, on avait mille moyens polis d'éluder les approbations de rigueur et de dissimuler son ennui. Un verre porté à propos aux lèvres servait à masquer le sourire et le bâillement. On pouvait se donner une contenance à l'aide de l'épluchement d'un fruit ou d'une transposition de couteaux et de fourchettes. Dans une soirée musicale, au contraire, sur un fauteuil à découvert, on reste exposé sans défense, sans refuge, au martyre auriculaire, aux regards ombrageux des parents et des amis. Pas moyen de se soustraire à l'exécution.